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Extrême-droitisation ou démocratisation
vendredi 10 juillet 2026, par
Cet article vise à arrimer des forces sociales progressistes ou d’émancipation à deux ordres d’idées symbolisant la civilisation. D’une part, il s’agit du rejet de la destructivité humaine, conçue comme une idée mortifère attachée au nazisme. D’autre part, et sur un plan plus positif, il s’inscrit dans la lignée de la "raison solidaire et internationaliste". Cette approche prône une solidarité des classes sociales populaires et des peuples, déployée contre la Raison d’État et celle du capital transnational.
Ce propos [1] vise à arrimer des forces sociales progressistes ou d’émancipation à deux ordres d’idées symbolisant la civilisation. D’une part, il s’agit du rejet de la destructivité humaine, conçue comme une idée mortifère attachée au nazisme selon le philosophe Erich Fromm (1900-1980) dans La passion de détruire (Anatomy of Human Destructiveness, 1973). D’autre part, et sur un plan plus positif, il s’inscrit dans la lignée de la "raison solidaire et internationaliste" théorisée par Jean Ziegler (1934 - 2026) dans son livre Vive le pouvoir ou les délices de la Raison d’État (1985). Cette approche prône une solidarité des classes sociales populaires et des peuples, déployée contre la Raison d’État et celle du capital transnational.
La "peste brune" symbolise les idées et les violences du nazisme — notamment analysées par Daniel Guérin (1904-1988), auteur de Fascisme et grand capital — et, au-delà, englobe en grande partie celles d’extrême droite. Il y a cependant deux difficultés à exposer : d’une part, déterminer où commencent et où s’arrêtent les idées d’extrême droite, et d’autre part, définir ce qu’est la démocratie. Comme ces définitions sont moins stables qu’il n’y paraît, il importe de raisonner en termes de dynamiques ou de processus plutôt que d’états stabilisés. C’est pourquoi cette intervention continue d’opposer les cercles de la démocratisation aux cercles de la fascisation. La fascisation, en tant que processus, doit donc être distinguée du fascisme proprement dit. J’y reviendrai.
Avant d’aborder la contradiction "Fascisation ou démocratisation", nous passerons par les quatre points introductifs suivants :
I - La fascisation n’est pas uniquement française, mais largement mondialisée
II - Civilisation ou barbarie : la civilisation s’oppose aux « blocs d’idées réactionnaires »
III - Retour historique : l’OAS…
IV - La devise « Travail, famille, patrie »
I - La fascisation n’est pas que française mais très mondialisée
Premier facteur : l’existence d’une chaîne de facteurs qui aboutissent à la fascisation des démocraties. La montée partout du néolibéralisme — défini comme la combinaison du soutien de l’État au libéralisme économique et à la finance néolibérale — s’est accélérée à partir de 1979 avec les années Reagan et Thatcher. Ce système, fondé sur la distribution de dividendes aux riches toujours plus riches, est producteur d’inégalités économiques et sociales. Ce phénomène économique produit à son tour des contestations sociales et populaires, puis des crises politiques faute de réponses autres que répressives ; c’est ce que les syndicalistes nomment la « thatchérisation du monde ». On notera que si l’année 1979 est couramment retenue pour l’avènement du néolibéralisme, ce mouvement a un passé : il y eut en effet les coups d’État et les dictatures en Uruguay (1973), au Chili (1973) et en Argentine (1976), orchestrés par le Plan Condor et donc par les États-Unis d’Amérique.
Second facteur : comment les guerres et les agressions impérialistes poussent à la montée des violences. Nous avons trois chefs d’État engagés à l’extérieur de leurs frontières : Donald Trump, Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine. Aucun de ces trois dirigeants n’entend engager des pourparlers de paix efficaces, que ce soit vis-à-vis de l’Iran, en Palestine, au Liban ou, de façon générale, au Moyen-Orient. Une rencontre internationale s’est tenue à Porto Alegre en mars 2026, permettant d’évoquer les liens entre la fascisation des nations et la montée des impérialismes [2].
II - Civilisation ou barbarie : la civilisation s’oppose aux « blocs d’idées réactionnaires »
De quoi s’agit-il ? Les forces sociales d’extrême droite s’appuient sur quelques blocs d’idées conservatrices ou réactionnaires, mobilisées soit en interne dans le cadre national, soit dans un cadre néocolonialiste. Dans le cadre d’un rapport de force politique, il est nécessaire de proposer dans les régions des exposés-débats sur les "blocs de pensées violentes" que l’on trouve ordinairement :
- Bloc des idées et actes racistes, bloc issu des crispations identitaires, xénophobie.
- Le bloc des idées sexistes, virilistes, masculinistes, misogynes, homophobes et anti-LGBTQI+.
- Le bloc classiste, qui assure une exploitation renforcée au travail par la casse des codes du travail, le sabotage du statut des fonctionnaires, ainsi que par des menaces sur les droits syndicaux et le droit de manifester. Cette domination de classe se poursuit hors du travail dans le champ social au sens large, se traduisant par un recul des services publics. Une réponse conséquente se doit d’intégrer la promotion des services publics, de la sécurité sociale et d’une fiscalité redistributive.
- Le bloc anti-démocratie, visant à installer un Chef, un Bonaparte autoritaire entouré d’une caste gouvernementale isolée au-dessus du peuple (alliant hiérarchisation et inégalités), un bloc lié aux idées de Spencer (le darwinisme social).
- Le bloc aux idées anti-écologiques, qui continue de déployer l’anthropocène et plus particulièrement - pour ne pas confondre coupables et victimes - une combinaison d’"entreprisocène" et de "richocène", produisant ainsi un "capitalocène" contraire à une transition vers un socialisme écologique [3].
- L’impérialisme : aller exploiter les humains et la nature hors du cadre national apparaît comme une nécessité économique et politique, prenant des formes diverses : néocolonialisme, impérialisme économique, politique ou militaire.
III - Retour historique : OAS…
Il n’est pas inutile de procéder à un bref retour historique, "à portée de souvenir des anciens", pour éclairer ceux qui entretiennent les idées de domination, d’oppression, d’exploitation des humains et de la nature. En France comme ailleurs, les idées d’extrême droite ne tombent pas du ciel : il convient dès lors de voir d’où elles sont tirées, et donc de quelle histoire nationale elles émanent.
Avant le RN de Marine Le Pen (2018), il y avait le FN de Jean-Marie Le Pen (décédé le 7 janvier 2025), tortionnaire en Algérie et condamné de nombreuses fois pour divers propos relevant du racisme [4] . Le FN (devenu RN), né en octobre 1972, a été fondé avec l’apport de membres de l’OAS pro-colonialistes, racistes anti-maghrébins, anti-noirs, mais aussi anti-asiatiques (en écho à la guerre d’Indochine qui précéda la guerre d’Algérie) [5].
IV - « Travail, famille, patrie »
On observe là, s’agissant de la France, une double idéologie — celle du chef et celle de la hiérarchie — qui vient se greffer sur la réalité de fortes inégalités économiques et sociales. Allons plus loin : « Travail » et « Famille » dessinent un capitalo-patriarcat qui combine deux dominations fortes, tant dans la sphère de l’emploi que dans celle de la famille. En somme, on ne sort pas de l’exploitation de la force de travail en passant d’une sphère à l’autre : c’est un coup double !
Enfin, le troisième terme, « Patrie », vient rappeler que le citoyen est absent, la nation étant pensée comme ethno-raciale. Cela se traduit par un lourd national-racisme contre tout ce qui vient d’ailleurs et même, pour certains, contre tout ce qui est ici mais non blanc ou non culturellement catholique. Le colonialisme se perpétue sous forme de racisme plus ou moins franc, sans oublier pour autant l’antisémitisme.
PARTIE 1 - LES IDÉES FASCISTES ET ASSIMILÉES
1.1. Les cercles de la fascisation
Le fascisme, au sens strict, se rapporte à l’Allemagne nazie et à l’Italie de Mussolini. Le néo-fascisme, quant à lui, se déploie sans recopier l’histoire à l’identique. Il existe des mouvements et des régimes politiques dictatoriaux qui se sont déployés en Europe et qui forment les seconds ou troisièmes cercles des régimes à repousser pour leurs pratiques politiques durement autoritaires : l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, la Grèce des colonels, la France de Pétain, etc.
La figure autoritaire est de type bonapartiste-césariste, un fil historique français qui existe également ailleurs. André et Francine Demichel avaient distingué, en 1973 dans Les dictatures européennes, 4 types de dictatures : le fascisme, le bonapartisme, la dictature de notables et la dictature militaire. Dans ces 4 cas, on observe une montée des dominations et des oppressions, mais aussi une dégradation de l’État de droit marquée par des arrestations, des détentions arbitraires, la corruption et la prédation. À propos de cette dégradation de l’État de droit, j’invite à écouter la magistrate Magali Lafourcade, invitée sur deux radios il y a peu [6].
Le Rassemblement National (RN) d’aujourd’hui serait de type national-populaire : son discours de violence cible les immigrés (via une préférence nationale anti-humaniste), protège les riches toujours plus riches, et attaque "les gauches". Il vise particulièrement celles de transformation sociale, écologique et démocratique, ainsi que les courants antiracistes, féministes et pro-socialistes. Il ne s’agirait pas de fonder un État totalitaire et de créer un homme nouveau (caractéristique du cercle central fasciste). Cependant, avec le RN et ses groupes de "basses besognes" en arrière-plan, l’État de droit reculerait encore plus qu’il ne le fait aujourd’hui, notamment sous l’effet d’une police ultra-répressive.
Dans ce contexte actuel qui prépare le pire, on constate déjà depuis dix ans des dérives de "brutalisation". Les Black Blocs en sont l’alibi, puisque des clichés ont montré des policiers s’attaquant à des femmes, des personnes en fauteuil roulant, ou des personnes attablées à la terrasse d’un bar hors manifestation. L’année 2016 marque en effet une nouvelle dérive répressive fort remarquée — s’ajoutant à celles de 1986 et 2005 — contre les manifestations de masse opposées à la loi Travail dite El Khomri. Les LBD (lanceurs de balles de défense) doivent être interdits car ils sont beaucoup trop dangereux. Pour Sebastian Roché, « les BRAV-M doivent être dissoutes ». « Le coup de matraque fabrique, ou plutôt détruit le citoyen, et détruit cette appartenance au collectif politique », analyse le chercheur, auteur de La Nation inachevée, la jeunesse face à l’école et la police (Ed. Grasset, 2022).
1.2. La violence des idées fascistes
1) Les violences dites « sociétales » (un terme ambigu) se rapportent au racisme sous toutes ses formes, au sexisme (masculinisme, virilisme, misogynie, anti-féminisme) et à la LGBTQI-phobie, faisant l’apologie des discriminations. À noter l’existence de 26 critères illégaux de discrimination en France.
À l’articulation du sociétal et du social, on trouve le classisme. Celui-ci est pensé d’une part comme un mépris social — y compris en provenance d’un égal — et des discriminations sociales. D’autre part, dans un sens beaucoup plus large et plus fort, il s’entend comme une lourde domination exercée par les classes possédantes contre toutes les autres. On cite souvent dans l’altermondialisme, depuis le mouvement "We are the 99%" de 2011, le 1 % d’en haut, riche et possédant grâce à la finance néolibérale accumulée, face aux 99 % d’en bas, c’est-à-dire l’ensemble des classes sociales populaires, cadres compris.
Ceci étant dit, il existe aussi des violences "inter-catégorielles" (venant d’en bas) et de niveaux variables, qui ne se limitent pas à des affrontements physiques. Celles-ci sont tout à la fois racistes, sexistes et classistes, avec une dimension combinée ou intersectionnelle dans les quartiers populaires. Le terme "inter-catégoriel" mérite une précision : ces violences "de terrain", d’en bas, sont largement soutenues d’en haut, notamment par la hiérarchie policière pour ce qui est du volet institutionnel répressif, et elles sont réclamées par les politiques de droite, de Darmanin à Retailleau.
Du fait des inégalités économiques et sociales et des discriminations diverses, la violence s’exprime dans la société civile (contre les Gilets jaunes, dans les quartiers populaires telle qu’elle nous est montrée par les grands médias, etc.). Toutefois, il y a aussi celle qui surplombe toutes les autres : la violence institutionnelle. Remarquons que la culture viriliste et violente est naturellement produite par les appareils d’État répressifs (police et armée) à forte composition masculine, et moins par les appareils d’État à vocation sociale — même si ce "social" est aujourd’hui dégradé — comme l’École et la Santé. [7]
2) Sur le champ antisocial (classiste) proprement dit, le RN et d’autres forces s’appuient sur ce qui se fait déjà à droite le plus souvent, mais aussi parfois à gauche. Ils ciblent cette "gauche" qui ne propose plus de combat social, écologique, démocratique et laïque d’ampleur, car elle est trop "coulée" dans les institutions de la Ve République et dans le système économique dominant.
Il s’agit alors pour le RN et ses alliés d’appuyer la casse du Code du travail déjà entreprise, en favorisant par exemple le fameux « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy, ou de défaire plus encore le statut de la Fonction publique, déjà bien fracturé par les embauches de non-titulaires hors concours. Leur but est de favoriser le travail précaire et mal payé. Le RN prend appui sur une destructivité de classe déjà en cours pour essayer d’aller plus loin.
Il va s’agir aussi de détruire davantage les services publics, à savoir ceux directement au service des besoins sociaux de la population (logement, santé, transport, alimentation) sans passer par le profit. Le projet vise également à démanteler la Sécurité sociale, déjà méconnaissable par rapport au projet de socialisation de 1945. Ce classisme renvoie bien à la destructivité mortifère dénoncée plus haut.
Plus grave encore, il va s’agir d’interdire les syndicats, les réunions syndicales, ainsi que les rassemblements ou manifestations. Et à défaut d’interdictions formelles, il y aura un empêchement d’exercer ces droits de résistance et de transformation sociale. Ce processus s’est déjà réalisé, et pas seulement en France. Le fascisme a très souvent pour ennemis principaux, après les minorités cibles du racisme, les communistes et les marxistes de toutes obédiences. Ce rejet n’a pas de frontières : il dépasse d’ailleurs le cercle des fascistes orthodoxes pour sévir bien au-delà, au sein des droites autoritaires.
PARTIE 2 - LES CERCLES DE LA DÉMOCRATISATION
2.1. Le cadre théorique de la démocratisation : instaurer de plus en plus de démocratie
1) Le problème de la définition de la démocratie au sens technique
Il peut se présenter, de manière pédagogique, sous la forme de cercles allant de la faible démocratie à la pleine démocratie. Ces 5 cercles sont simplifiés pour montrer une gradation démocratique capable de faire pièce à la dépossession citoyenne :
Premier cercle : Les citoyens et citoyennes votent. C’est une première conquête démocratique, bien que très limitée. Solliciter le peuple pour nommer des dirigeants est loin d’être une chose naturelle dans l’histoire. Désormais, à peu près partout, les femmes votent, mais pas les résidents étrangers (sauf les citoyens européens). Dans ce dispositif, ce qui est contrôlé, c’est la bonne compétition entre les candidats, parfois en mesurant les temps de parole. On trouve là deux élites, R. Aron et J. Schumpeter, pour défendre cette démocratie d’élection purement représentative au prétexte d’une prétendue incompétence du peuple [8].
Second cercle : Le peuple est plus sollicité, puisqu’on lui demande son avis sur une question précise où il doit répondre par oui ou par non. On vote alors souvent plus pour un homme ou une femme que pour un projet, restant ainsi dans un spectre démocratique restreint de type référendaire.
Troisième cercle : Le peuple est encore plus sollicité. Après plusieurs mois de "démocratie délibérative" où il consulte et discute dans des réunions de quartier ou des meetings, il se prononce. Cela s’est produit en 1946, mais aussi et surtout en 2004 et 2005, pour aboutir au « non au traité établissant une Constitution pour l’Europe » (TCE) le 29 mai. On sait que ce « non » n’a pas été respecté, mais c’est un autre sujet. À noter que cela peut se réaliser pour des questions concrètes, du type : faut-il un train à la place d’une autoroute pour relier telle ville à telle autre ?
Quatrième cercle : Le peuple est appelé à contrôler les élus, au moins de façon provisoire sur certaines décisions, la révocation y étant également possible. Cette forme de démocratie est aujourd’hui de plus en plus revendiquée, de diverses manières.
Cinquième cercle : Le peuple exerce sa souveraineté directement par le RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) sous plusieurs formes : législatif, abrogatoire, constitutionnel, révocatoire ou convocatoire. Le Parlement existe toujours, mais les citoyens ont la possibilité de prendre l’initiative en toutes choses et à tout moment. Cette forme de démocratie directe est fortement revendiquée depuis le mouvement des Gilets jaunes.
2) Le problème du fil historique du modèle démocratique à choisir dans l’histoire française
On peut en distinguer trois :
- Le fil historique bonapartiste, qui a débouché sur la notion de "chef de l’État" pour Pétain. On parle de fil autoritaire "bonapartiste-césariste" si l’on sort de la sphère française. C’est un fil autoritaire (et colonialiste le cas échéant), propre à engendrer des formes variables de dictatures.
- Le fil communaliste, issu de la Commune de Paris de 1871, qui a donné la "démocratie conseilliste", autogestionnaire et même les soviets (au sens authentique du terme). Il sert de matrice à la démocratie participative ou à la démocratie délibérative.
- Le fil solidariste, venu de Léon Bourgeois (qui a formalisé la doctrine solidariste) et d’Alfred Fouillée (qui l’a adaptée pour le volet "démocratie sociale"). Cette dernière se situe entre la démocratie libérale et la démocratie socialiste des marxistes.
Le terme "social" doit manifestement être pris au sens large désormais. On dirait aujourd’hui qu’il a aussi un volet fiscal (tant les riches sont peu ou pas imposés), territorial (besoin de services publics à la campagne, moins de drogue et de violence dans les quartiers populaires) et écologique. La "démocratie sociale" est aussi laïque, démocratique et inclusive (sans racisme, ni sexisme, ni classisme) : elle construit des mécanismes d’éradication du racisme et de solidarité entre les générations comme entre les classes. Elle s’appuie sur un État social fort — la "main gauche" de l’État — que l’on retrouvera après-guerre en 1945-1946 sous forme de socialisation (Sécurité sociale) et d’étatisation (les nationalisations comme types d’appropriation publique pouvant évoluer en appropriation sociale).
2.2. Quels choix possibles ?
1) Le réel d’une crise
Les Français sont en grande défiance par rapport à la démocratie représentative existante. Le Baromètre 2025 de la confiance politique du Cevipof documente ce grand désarroi démocratique. 78% trouvent qu’elle fonctionne mal et seuls 26% d’entre eux ont confiance dans la politique sont en perte de confiance par rapport à la politique. Selon un extrait de La démocratie en crise du site The conversation, « L’une des demandes, c’est un besoin d’autorité : 73 % souhaitent "un vrai chef en France pour remettre de l’ordre", contre 60 % en Allemagne et en Italie. Elle se double d’une volonté marquée de mise en œuvre d’une démocratie directe avec un fort soutien des Françaises et des Français aux référendums et à une démocratie plus horizontale et participative. »
Que dire de la contradiction entre le souhait d’un chef autoritaire et l’aspiration à une démocratie horizontale et participative, alors même que le Président de la République française bénéficie déjà de pouvoirs qu’aucun autre président d’une démocratie n’égale ? Un seul pays a copié-collé notre constitution (elle-même issue de celle de Weimar qui a permis l’accession au pouvoir de Hitler) : la Russie. Macron et Poutine bénéficient historiquement des mêmes pouvoirs institutionnels. Or, que disons-nous de la Russie : qu’elle serait une démocratie ?
Nous avons déjà un chef d’État autoritaire qui a à son actif :
- Des violences policières légitimées, mais ayant fait l’objet de condamnations internationales ;
- La dégradation de la justice sociale et le recours à la brutalisation des institutions (l’article 49.3 utilisé 24 fois ; la dissolution de l’Assemblée nationale sans les consultations d’usage) ;
- Le recours à des dispositifs démocratiques innovants sans en tenir compte par la suite (cahiers de doléances, conventions citoyennes) ;
- Le court-circuitage systématique des corps intermédiaires et des syndicats ;
- L’exercice du pouvoir par le mensonge ;
- Le favoritisme de la classe des ultra-riches tout en favorisant la hausse de la pauvreté.
Mais peut-être que cette contradiction vient d’un brouillage organisé par les gouvernements de l’Union européenne, qui payent pour vendre leur souveraineté nationale au profit d’une souveraineté européenne bénéficiant fortement aux multinationales et à leurs actionnaires par le biais des traités internationaux. Cela survient alors que seulement 45 à 57% des Français jugent l’appartenance à l’Union européenne comme “une bonne chose”, et qu’un seul Français sur cinq souhaite un renforcement des pouvoirs de décision européens [9].
2) Le choix d’une alternative démocratique
Face à cette crise globale, deux voies s’ouvrent : celle de la continuité dans la fascisation ou celle d’une rupture vers la démocratisation. La démocratisation ne peut pas se réduire à un aménagement technique de l’existant, mais doit prendre la forme d’une extension continue des cercles démocratiques, en redonnant au peuple la maîtrise directe de ses institutions.
Cela implique de rompre avec le fil bonapartiste de la Ve République pour renouer avec les fils communaliste et solidariste. Cette reconstruction passe par :
- La mise en place du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) sous toutes ses formes pour consacrer la souveraineté populaire directe ;
- Le rétablissement et l’extension des services publics et de la Sécurité sociale, conçus comme des outils de démocratie sociale et de reconquête face au capitalisme transnational ;
- L’instauration d’une planification écologique et d’une fiscalité fortement redistributive pour tarir les inégalités qui font le lit de l’extrême droite.
Contre la destructivité et la régression, l’alternative réside dans une démocratie inclusive, sociale, laïque et écologiste, capable d’opposer la raison solidaire et internationaliste à la barbarie qui vient.
Christian Delarue est membre de l’Espace démocratie d’Attac France et président du CADTM France.
[1] Ce propos reprend et aménage, avec des membres de l’Espace démocratie d’Attac France, celui plus ancien d’une conférence donnée par l’auteur à Saint-Lô comme membre de la commission contre l’extrême-droite du MRAP et comme président du CADTM France accessible sur les sites du CADTMet du Mrap.
[2] CADTM International : Unir les forces de la gauche, sur tout le globe, pour affronter la montée de l’extrême droite et les agressions impérialistes.
[3] Entreprisocène avec richocène forment le capitalocène. Entreprisocène est cité dans Vortex, faire face à l’Anthropocène de Laurent Testot et Nathanaël Wallenhorst (Payot et Rivages, 415 p., 2023). Anthropocène : sonne "tous coupable" ce qui est faux : Entreprisocène : Daniel Bachet et les finalités de l’entreprise.
[4] Le débat sur les dernières confessions de Jean-Marie Le Pen est présenté notamment dans deux articles :
– Ivanne Trippenbach, 2025. Les dernières confessions de Jean-Marie Le Pen sur la torture pendant la guerre d’Algérie : « Je le fais sous les ordres de mon capitaine ». Le Monde, 10 janv.
– Histoire coloniale et postcoloniale, 2025. Torture : nouveaux aveux de Le Pen, explications embarrassées de Philippe Collin. Blog Mediapart, 13 janv.
[5] Lire L’O.A.S. contre de Gaulle par Jacques Delarue (Fayard, 1994).
[6] La magistrate Magali Lafourcade a été interrogée plusieurs fois sur plusieurs radios. On trouve du plus ancien, une réflexion sur l’État de droit, à son alerte récente.
[7] Voir Pour la contribution des femmes à la paix civile et aux droits démocratiques de Martine Boudet.
[8] Sur ce point, voir le dernier chapitre des Essais de critique marxiste, Histoire, esthétique, politique de Jean-Jacques Goblot (La Dispute, 2011).
[9] Enquête Cevipof, 2025. Les Français sont-ils toujours pro-européens ?