Nécessités stratégiques, état des lieux et perspectives

Martine Boudet

dimanche 14 septembre 2014, par Groupe Société-Cultures.

Tout au long du 20e siècle sur l’axe Est-Ouest, ont été conjugués pour le pire comme pour le meilleur les principes, rendus antagoniques par la guerre froide mais en fait complémentaires, de liberté et d’égalité. L’impérialisme euro-occidental est la part d’ombre des combats des peuples occidentaux pour l’octroi des libertés individuelles, le bureaucratisme stalinien a souvent récupéré les mobilisations socio-professionnelles dans le monde occidental, et anti-impérialistes au Sud. L’histoire de Cuba, île au carrefour des mondes, concentre les données de cette dialectique.

Depuis la chute du mur de Berlin, la dynamique paradigmatique a changé d’axe, c’est l’axe Nord-Sud qui concentre le plus grand nombre de contradictions géo-politiques et, à ce titre, de modes de résolution pour l’avenir de l’humanité. Cet axe recouvre des problématiques d’ordre fraternitaire, les reflux anti-fraternitaires étant sous les formes bien connues du racisme (néo)colonial et impérialiste, des discriminations liées à cette idéologie à l’échelle des communautés immigrées et des citoyens étrangers ...De l’intérêt, dans une perspective fraternitaire, de se solidariser non seulement avec les luttes mais aussi avec les idéaux des peuples du Sud, ceci tout en préservant un nécessaire esprit d’(auto)critique. D’autant plus quand il s’agit de peuples dominés par son propre Etat comme c’est le cas de l’Afrique francophone. Le combat du peuple palestinien, confronté au sionisme, cheval de Troie occidental, et des peuples arabo-berbéro-musulmans pour la libération à l’égard des dictatures patriarcales, requiert également un appui actif et régulier. C’est une condition nécessaire pour éviter que ne l’emportent les reflux intégristes en chaîne, constatées sous les formes militaro-politiques et terroristes en Syrie, en Irak, en Egypte, au Sahel...Les luttes des peuples latino-américains, avec leurs composantes amérindiennes en Bolivie et en Equateur en particulier, pour la démocratisation des Etats et l’unification continentale, a d’ores et déjà produit des fruits conséquents : prendre acte de ce pôle de résistance active au système néo-libéral passe par une meilleure médiatisation de cette actualité.

D’une manière générale, la fraternisation est conditionnée à des stratégies de décentrement ethno-idéologique, notamment des démarches de laïcité ouverte : il s’agit de mieux comprendre et de prendre en compte les cultures religieuses du Sud, qui ne sont pas en soi des "opiums du peuple" mais d’abord des faits de culture fondamentaux et différents de notre histoire. Comme l’a mis en oeuvre le FSM de Tunis, la collaboration avec des acteurs religieux et culturels des Suds est une nécessité stratégique. La question de l’émancipation féminine et du respect des droits des femmes constitue dans ce cadre dialogique une condition incontournable. Pour rappel, une première étape d’adaptation des mouvement sociaux historiques aux nouvelles donnes a été franchie grâce aux alliances avec les forces écologiques montantes. Dans un second temps, une ouverture d’ordre culturaliste contribuerait à sortir les peuples occidentaux des prisons néo-libérales (Europe de Schëngen..) et à donner aux peuples du Sud l’opportunité d’exprimer leur potentiel créateur et révolutionnaire, à l’échelle des relations internationales.

L’un des concepts à creuser dans cette perspective est celui d’"objectifs, stratégies et modes de développement". L’impasse de la grève des universitaires français en 2009 s’explique en grande partie par l’enfermement dans des revendications structurelles et corporatives, essentiellement défensives en l’absence de problématisation du concept d’"économie de la connaissance", des faits afférents de concurrence inter-disciplinaire et interculturelle, de perspectives altermondialistes fondées sur le refus du règne néo-libéral et des dominations corrélées. En l’absence aussi de recherche organisée par les représentants des sciences concernées d’autres modes de développement (non productivistes et consuméristes) et de communication (dans le sens de la positivation de la société du numérique et des medias)... Or, du fait de la promotion d’une économie dématérialisée peu contrôlée, une oligarchie politico-financière menace de prendre les rênes des Etats et institutions, comme le montrent les nombreuses affaires de corruption d’élus ou de responsables en France. Du fait de l’exercice relativement anarchique du système médiatique et des industries de programmes, la crise éducationnelle, qu’elle soit dans les cadres familial, scolaire, associatif et populaire, est avérée : comment assurer dans ces conditions la transmission des valeurs et repères émancipateurs ?

Depuis l’échec de la grève de 2009, l’Université est au point mort et le pays soumis à des réactions en chaîne de type populiste : sarkozysme au sommet de l’Etat (de 2007 à 2012), frontisme/lepénisme à la base du pays, menaçant depuis la chute du sarkozysme de devenir le premier parti du pays. Au plan économique, le concept globalisant de « développement », au carrefour des sciences de la nature et de l’homme, est noyé par celui de "croissance économique", lui-même enterré progressivement par la crise endémique du travail sous les fourches caudines d’un système néo-libéral devenu hégémonique et réduit au règne sans partage de la finance.

La France, étant au carrefour des deux axes, doit gérer à la fois les dérives néo-libérales (axe Est-Ouest) et anti-fraternitaires (axe Nord-Sud), celles-ci étant sous la forme néo-coloniale la plus odieuse quoiqu’occultée du fait des acquis en métropole en matière de libertés individuelles et d’égalité sociale. Deux décennies après le génocide rwandais, perpétré sous la présidence Mitterrand, l’actualité des relations franco-ivoiriennes signe un autre épisode criminel, resté pour l’instant impuni comme le précédent. La mise en échec de l’objectif d’autonomisation de la Côte d’Ivoire, sous la présidence de L Gbagbo de 2000 à 2010, est à mettre principalement au compte de la maffia françafricaine. L’ingérence systématique dans les affaires intérieures des pays d’Afrique francophone, via la gestion des bases militaires et des services secrets corrélés, du franc FCA et des entreprises nationales, conduit immanquablement au refus de toute émancipation politique, économique et culturelle des peuples. Depuis l’attentat de Manhattan (2001), la lutte contre le terrorisme dans les zones musulmanes constitue l’alibi privilégié pour retarder la réforme des relations de coopération. La conséquence en est l’aggravation des tutelles et prédations, comme le montrent la signature simultanée d’accords renforcés de « coopération » militaire avec la Côte d’Ivoire (1), le Mali et le Tchad et de nouveaux APE (Accords de partenariat Europe-Afrique) en Afrique de l’Ouest (2).

Pour autant, l’élection de F Hollande, sur la base de la décomposition progressive du parti-Etat de la 5e République, l’UMP, résulte de la part progressiste de l’histoire du peuple français, d’une trajectoire émancipatrice dont les peuples francophones ont leur part par leurs sacrifices et qu’il reste à actualiser à l’échelle des relations Nord-Sud, pour lui donner une chance de transformation, dans le cadre d’une Union européenne devenue quasi-uniformément de droite. Dans le contexte des hommages rendus à feu Nelson Mandela et de l’anniversaire de la marche des Beurs (1983), en opposition aux dérives nationalistes et xénophobes des droites ainsi que des pouvoirs publics dans le cadre du traitement de l’immigration clandestine, les mobilisations anti-racistes participent de ce réveil salutaire des consciences.

C’est, d’une manière générale, de la responsabilité de la gauche de gauche que de proposer les orientations nécessaires à la réussite de cette étape. Nettoyer les écuries d’Augias, élaborer les bases d’une "6e République sociale, écologique et solidaire", comme le postulaient de nombreuses organisations politiques avant l’aventure sarkozyenne de 2007, passe par un certain nombre de tâches théoriques-pratiques incontournables :

- élaboration critique à propos des concepts d’"économie de la connaissance", d’"oligarchie politico-financière" et de concepts alternatifs concernant les objectifs, stratégies et modes de développement (grâce à un travail d’équipe interdisciplinaire et interculturel...) ainsi que de démocratisation (par la promotion des contre-pouvoirs républicains que sont justice, médias, Université et Ecole...)

-élaboration critique autour du concept de "néo-colonialisme francophone" et de ses alternatives en matière de "coopération des peuples et entre organisations francophones". L’actualité franco-ivoirienne nécessite un traitement d’urgence : une large diffusion du livre « Pour la vérité et la justice » de L Gbagbo et de F Mattei (Editions du moment, 2014) (3) constitue un préalable à la démocratisation de l’information et de l’expression dans ce domaine. En complément, s’impose une campagne d’opinion en faveur de la libération des geôles françafricaines, des centaines d’opposants politiques ivoiriens et de LGbagbo, prisonnier exclusif du TPI (4).

-alimenter sur la base de ces données géo-stratégiques et géo-culturelles, les mobilisations anti-racistes et anti-discriminatoires en Europe et en France, cela pour endiguer la montée des populismes réactionnaires et contribuer à construire un courant porteur d’un projet de société authentiquement altermondialiste et démocratique.


(1) Association Survie, François Hollande et l’armée française continuent de défiler en Afrique (15 juillet 2014) http://survie.org/francafrique/article/francois-hollande-et-l-armee-4746

(2) Contributions de Jacques Berthelot
SOLIDARITÉ, Organisation de Solidarité Internationale (OSI)
http://www.solidarite.asso.fr/Articles-de-2014,684
STOP-APE : un appel aux organisations de la société civile et aux élus, en Europe et en Afrique
à l’initiative de Jacques Berthelot, Jean Gadrey, Susan George , Majdouline Sbaï
http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2014/07/26/stop-ape-un-appel-aux-organisations-de-la-societe-civile-et-aux-elus-en-europe-et-en-afrique/

Séminaire co-organisé par Attac Allemagne, Attac Gabon et Attac France
Relations Afrique- Europe-France–Université des Attac d’Europe et du monde –Université Diderot, Paris, août 2014)http://www.esu2014.org/spip.php?page=conferences_atelier&id_conferences_atelier=283
Ateliers mercredi 21 août, jeudi 22 et vendredi 23 (de 16h30 à 19h, salle 278F).
1 / Accords de partenariat Europe-Afrique : bilan et alternatives
- Les accords APE en particulier ceux prévus entre L’UE et la CEDEAO
- La mainmise du Trésor français sur les finances des pays africains avec le système CFA
- Transparence des activités des entreprises publiques européennes
2 / Importance géopolitique de l’Afrique- Interventionnisme militaire sur le continent
- Pillage des ressources et conflits en Afrique : quelles réparations ?
- Interventionnisme militaire sur le continent, enjeux et aboutissements
3 / Revendications et luttes des camarades africains ; coopération avec les Attac des autres parties du monde.
- Nouveaux défis des Attac en Afrique et quelles interactions avec les Attac du Nord ?
- Rôle de de la Diaspora Africaine en Europe dans la lutte des mouvements sociaux en Afrique

(3) Laurent Gbagbo, François Mattei, Pour la vérité et la justice –Côte d’Ivoire, révélations sur un scandale français- (Editions du moment, 2014) http://www.amazon.fr/Pour-v%C3%A9rit%C3%A9-justice-Laurent-Gbagbo/dp/2354171757

(4) Survie, Point de situation sur les relations franco-ivoiriennes (juillet 2014)
http://survie.org/francafrique/cote-d-ivoire/article/point-de-situation-sur-les-4747
CEDETIM, La justice internationale et la situation ivoirienne (janvier 2014)
http://fraternafrique.wordpress.com/
http://www.reseau-ipam.org/spip.php?page=rubrique&id_rubrique=47/

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