Après tant d’expulsions, quelles perspectives ?

Evelyne PERRIN, membre du Conseil scientifique d’ATTAC

samedi 27 décembre 2014, par Groupe Société-Cultures.

Tous les jours ou presque en cet été 2014, nous sommes alertés d’expulsions policières de lieux de vie, de squats ou de campements de fortune soit de sans papiers, soit de sans toit, soit de Roms...

Ce genre d’expulsions de squat social - ou centre social autogéré - est pratiqué systématiquement par les pouvoirs qui nous gèrent et nous dirigent, en France, et partout où ces réponses populaires ont fleuri en réponse à des crises terribles : après l’Argentine, en Grèce (voir le splendide film de Yannis Youlountas "Ne vivons plus comme des esclaves" téléchargeable gratuitement sur www.nevivonspluscommedesesclaves.net), en Espagne où le mouvement des Indignados a soutenu ou créé avec les prolos des quartiers populaires en cours d’expulsion des coopératives intégrales...

Dans de tels cas, même des centres sociaux autogérés comme la Clinique de Montreuil, contre l’expulsion de laquelle le fils d’Armand Gatti s’est fait flashballer l’oeil, comme La Chapelle qui avait des années de vie à Toulouse, se sont faits expulser... En ce jour quelconque d’août 2014, l’été étant toujours la période la plus propice aux agents du capital pour faire leurs saloperies, nous sommes sollicités et happés par les SMS presque toutes les heures nous invitant à réagir à de nouvelles expulsions :
Bien sûr, la Cantine des Pyrénées, centre social de fait, très fréquenté et très utile dans le quartier populaire du 20e, vient d’être expulsée...
Celle des migrants de Calais, jetés hors de leurs campements de fortune, et dont même la distribution de repas par les associations s’est vue interdite et refoulée par la police.
Celle des Baras, (qui en wolof veut dire « travailleurs »), ce collectif créé depuis des années effectivement par des travailleurs maliens en France n’ayant toujours pas obtenu leurs titres de séjour, expulsés par le préfet de Seine Saint-Denis de leur squat, campant cinq jours devant la mairie de Bagnolet, finalement expulsés par la police sur arrêté du maire « socialiste », et réfugiés sous un pont de l’autoroute A3...
celle des Roms de Nanterre, dont une partie campe sous l’autoroute et au bout du quai SNCF de Nanterre-Université, et à qui – comme d’habitude - aucune proposition de relogement n’a été faite. Parmi eux, à titre d’exemple, je rencontre ce jeune garçon de 13 ans, scolarisé six ans en Roumanie, jamais depuis son arrivée ici, pas même inscrit pour la rentrée scolaire de septembre à Nanterre car il ne sait pas où il sera demain...
Celle, attendue d’un jour à l’autre, des quelque 400 Roms du Camp Truillot d’Ivry-sur-Seine, installés là depuis 2011, ayant fait l’objet d’un « diagnostic social approfondi » payé à coups de milliers d’euros par la mairie, le département et la Préfecture du Val de Marne, mais qui ne savaient toujours pas début août s’ils étaient retenus parmi les 29 familles jugées « capables et désireuses de s’intégrer » et s’ils se verraient faire la moindre proposition de relogement durable ou non, et de travail , bien qu’inscrits à Pôle emploi depuis janvier 2014 (ils n’avaient tout simplement pas le droit de le faire avant)...Comment chercher du travail dans ces conditions, réinscrire ses enfants à l’école ?
La liste est ouverte...

La solution ?

A mon humble avis, elle est multiple, et j’en citerai plusieurs pistes :

1. La résistance populaire
Ainsi, lors de la destruction à bulldozer en mai dernier je crois de la célèbre coopérative Can Vies du quartier populaire de Raval à Barcelone, toute la population est descendue dans la rue plusieurs jours pour s’y opposer, puis s’est mise avec adultes, enfants, chômeurs, salariés et retraités à reconstruire ou consolider le bâtiment pierre par pierre (Cf la très belle Vidéo sur cette lutte victorieuse : lien)

2. La mise en lien et en réseau de toutes nos résistances
entre territoires et entre mouvements, afin de définir des stratégies de lutte et de création d’alternatives efficaces. C’est ce qui est en cours au niveau international, par divers mouvements dont celui qui est issu de la révolte des Indignés et Occupy : voir le travail de la commission internationale des Indignados de Barcelone animée par Hector Huerga, et sur la persistance des mobilisations de type Occupy à travers tous les Etats-Unis, le magnifique récit de lutte de David Graeber « Comme si nous étions déjà libres », qui se lit comme un roman.
Nous devons créer et développer ces liens au niveau international, et c’est ce que nous faisons tous les jours. L’Université européenne des mouvements sociaux qui s’est tenue à Paris en août à l’initiative des ATTAC a réuni dans plus de 150 ateliers et séminaires des activistes de divers pays d’Europe et du reste du monde, déjà en lien entre eux et capables d’organiser campagnes et mobilisations au niveau international.
C’est une nécessité, car nous avons face à nous un ennemi omniprésent et invisible, très puissant, prêt à tout , y compris au recours à la force, à l’état d’urgence, au passage en force, comme le montrent dans le cas français l’ampleur des répressions, celle des militants anti-aéroport de Notre Dame des Landes et celles des grévistes de la Poste ou du Rail. La possibilité d’une prise de pouvoir autoritaire n’est jamais à exclure, la montée de l’extrême droite étant l’un de ses leviers et instrumentalisé à cet effet.
Mais s’il est évident que nous devons nous coordonner et unir nos forces au-delà de nos divergences d’opinions et de nos places respectives dans telle ou telle organisation, ce qui nous mine et réduit notre capacité d’agir collectif, ce sont bien nos divisions perpétuelles entre mouvements, collectifs, organisations ; ces divisions qui semblent faire partie de la définition de toute organisation qui se veut respectable plombent nos luttes et réjouissent nos adversaires, qui se font entre eux la guerre mais savent s’unir contre nous. Cessons de dire pis que pendre du voisin, de jeter des anathèmes, et de garder pour notre organisation, parti, syndicat, les recettes qui marchent, les expériences et outils de lutte ! Partageons nos acquis et nos projets même si nous aurons toujours, et tant mieux, des désaccords, des débats non réglés, des divergences y compris profondes, notamment sur le rôle du recours à la violence, ou sur le degré de coopération possible avec des partis, syndicats ou organisations moins critiques que nous le souhaiterions du système dominant, et que l’on taxera à juste titre de réformistes, sinon de co-gestionnaires de ce système.

3. Partager et croiser nos analyses
Il nous revient la tâche d’échanger entre nous et de partager les analyses et bilans nécessaires à partir de nos expériences si diverses et si neuves, car pratique et théorie s’alimentent mutuellement, comme le montre si bien Bernard Aspe dans son beau livre « Les mots et les actes » (paru chez Nous en 2009). Il nous faut apprendre de nos erreurs, surfer sur nos échecs et planter partout les graines de la résistance et de l’autre monde que nous voulons et pouvons construire : notre monde, notre et autre.
Nous ne réécrirons ni Le Manifeste du Parti Communiste, ni Le Petit Livre Rouge...Ce temps des utopies décrétées d’en-haut pour proposer des lendemains qui chantent une fois pris le pouvoir est dépassé. Nous devrons improviser, chercher en tâtonnant, sans être sûrs de trouver, en développant à la fois les initiatives solidaires concrètes (« ici et maintenant », comme le dit si bien Miguel Benasayag, dont il faut au moins lire le si actuel, humble et percutant « De l’engagement dans une époque obscure »), et une pensée adaptée à notre survie, avec un seul précepte : Nous ne lâcherons pas.

Pour cela, je vous recommande des livres géniaux à lire :
 
- "Comme si nous étions déjà libres" de David Graeber (cet anthropologue économiste anarchiste exclu de Yale et prof à Londres, acteur du mouvement Occupy Wall Street) sur les exemples actuels de résistance et de construction d’alternatives des divers mouvements Occupy aux USA. Paru chez LUX en 2014. David Graeber est jeune, brillant mais modeste, et facile à joindre...
 
- "Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21è siècle" par un merveilleux et très jeune collectif qui était à NDDL début juillet, "le collectif Mauvaise Troupe", paru chez l’Eclat. Regroupe divers récits de luttes sociales, occupations, désertions, fêtes, inventions collectives de vie immédiate, qui ont ponctué ces 13 dernières années...non exhaustif bien sûr, mais jouissif ...! Coord de ce Collectif : mauvaise-troupe@riseup.net
 
- la Revue Outils, revue de philosophie (post)européenne, rédigée par et en français, italien, grec, espagnol, etc... Voir notamment son N° 3, 1/2013 "Pouvoir destituant. Au-delà de la résistance", à lire absolument... Cf. son site : www.outils.eu. On trouve dans son Comité de rédaction, entre autres : Pierandrea Amato (auteur du génial petit livre « La révolte » paru en 2011 chez Lignes où il se propose de saisir « ce qui fait la valeur d’une révolte à ce point extrême que les mots lui font défaut » à partir d’exemples de révoltes dont celle des banlieues de 2005) et Luca Salza, qui travaille avec lui sur le pouvoir destituant ; Alain Brossat, qui écrit sur la défection ; Alain Naze, sur les pratiques clandestines et illégales ; Christiane Vollaire, en charge des contacts avec la revue. Cette revue a tenu en mai 2014 à Paris un séminaire bouleversant d’actualité sur « Les gestes de la politique », avec des interventions de Philippe Roy, Alexandre Costanzo comparant gestes politiques et gestes esthétiques, José Benito Clément sur l’indignation et l’autonomisation populaire ; et Ignacio Benito sur les coopératives intégrales espagnoles.

- un très beau livre-film d’Isabelle Frémeaux et John Jordan, « Les Sentiers de l’UTOPIE », paru chez Zones (La Découverte) en 2011 avec son DVD, récit de voyages et documentaire fictionnel à la découverte de formes de vie post-capitalistes, depuis un Camp Climat jusqu’au hameau des Cévennes squatté par des « punks », en passant par une école en autogestion,des usines occupées en Serbie, des communautés agricoles sans propriété, et même un collectif adepte de l’amour libre...

- un livre de Olivier Chiran et Pierre Muzin, « Signes annonciateurs d’orages. Nouvelles preuves de l’existence des dieux », paru en 2014 aux Ed. Pontcerq (27 rue du Nivernais, 35000-Rennes, pontcerq@gmail.com), essai « halluciné et extravagant » où on lira comment les « gigantesques légions de dieux » défendant le grand capital, et « avec eux le cortège de leurs fétiches grabataires » s’affronteront à « la fureur de nos dieux juvéniles et de nos héros magnifiques »... Ouaah... !

- Le Manuel d’ Offensive Libertaire et Sociale, ou OLS, collectif né en 2003 (ols@no-log.org), « Construire l’autonomie. Se réapproprier le travail, le commerce, la ruralité »,paru en 2013 aux Editions l’Echappée. On y a regroupé les dossiers de OLS publiés de 2007 à 2010, sur tous ces sujets y compris sur la précarité et comment s’affranchir de la dépendance économique.

- Le livre collectif publié en 2013 par la CNT-Région parisienne et coordonné par Frédéric Siméon et Raphaël Romnée, « De l’Autogestion. Théories et pratiques », qui explore deux aspects de l’autogestion, l’un historique, l’autre actuel, de l’expérience zapatiste aux systèmes agricoles coopératifs , soulignant « le besoin viscéral de la classe exploitée de prendre ses affaires en main », mais sans proposer de théorie figée ou de dogme. Car l’autogestion « doit être un fait, ici et maintenant, ou elle ne sera rien demain ».

- Plus théorique : « Emancipation, les métamorphoses de la critique sociale » , livre collectif dirigé par Alexis Cukier, Fabien Delmotte et Cécile Lavergne, qui mêle articles de fond sur les stratégies et perspectives d’émancipation face aux transformations récentes du capitalisme, en s’appuyant sur les nouvelles formes de mobilisation collective, et des entretiens avec Luc Boltanski, sur les impasses actuelles de la critique sociale, de Jacques Rancière, d’Elsa Dorlin sur la violence et son rôle dans la praxis libératrice, et enfin de Razmig Keucheyan, à partir de sa cartographie critique des théories et des luttes.

- le gros ouvrage faisant l’historique de tous les mouvements et acteurs de la contestation, « La France rebelle », dirigé par Xavier Crettiez et Isabelle Sommier (aux Ed. Michalon, 2006), une somme assez impressionnante, à réactualiser bien sûr.

- Enfin, la mise en évidence d’une exigence commune à beaucoup de mouvements récents ou actuels, « Commun. Essai sur la révolution au XXI è siècle », de Pierre Dardot et Christian Laval (La Découverte, 2014). dans ce gros ouvrage, les deux auteurs connus pour leur critique radicale du capitalisme financiarisé actuel (« La nouvelle raison du monde »), déploient les différents sens du commun, et montre comment son émergence appelle une nouvelle institution de la société par elle-même, ce que l’on nomme aussi révolution.

Quelles conclusions tirer ?

Comme l’exprime si bien David Graeber, dans nos pays occidentaux considérés comme riches et de surcroît « démocratiques », la crise économique n’atteint que les pauvres et profite aux plus riches, et « la différence réelle entre le pouvoir de la finance et celui de l’Etat s’embrouille un peu plus chaque jour  » . Ce n’est pas un hasard si les Indignés se sont donné le nom des 99 %, ramenant au cœur du débat politique non seulement la question des classes, mais celle du pouvoir, car selon les termes de David Graeber en lesquels nous sommes si nombreux à nous reconnaître, le système économique est devenu le « mafia-capitalisme » et nos gouvernements ressemblent de plus en plus parfaitement à ces castes oligarchiques et gavées de leur pouvoir qui ont partout dans l’histoire suscité des appels à la révolution, à commencer par celle de 1789.
Si l’histoire nous apprend aussi à quel point ces révolutions ont souvent été réprimées dans le sang, ou ont accouché de dictateurs, nous ne pouvons rester inertes, et nous pouvons apprendre des erreurs passées. De toute façon, avons-nous le choix ? Nous voyons avancer à l’aube du XXIè siècle des catastrophes sans précédent pour l’espèce humaine, tant sur le plan écologique et climatique qu’en ce qui concerne le déchaînement de guerres et de massacres à grande échelle. Comme l’écrit Bernard Aspe, nous sommes comme l’ours blanc accroché au bloc de banquise en train de fondre, nous sommes le dos au mur, mais nous nous accrochons jusqu’au bout.
David Graeber conclut ainsi son livre « Comme si nous étions déjà libres » :
«  Pour les mouvements sociaux, une année ne représente pas grand chose. En une seule année, Occupy a réussi à cerner le problème (l’existence d’une classe du pouvoir issue de la fusion de la finance et du gouvernement) et à proposer une solution, soit la création d’une culture véritablement démocratique. Pour y parvenir, il faudra du temps. [...]. Comme le révèlent les événements de 2011, l’ère des révolutions est loin d’être terminée. L’imagination humaine refuse obstinément de mourir. Et dès qu’il y a suffisamment de personnes libérées des chaînes qui entravent l’imagination collective, on sait que même nos opinions les plus profondément ancrées sur ce qui est politiquement possible s’effondrent du jour au lendemain.  » Ce qui peut aider à sortir du dilemme des révolutions manquées est peut-être précisément l’arrivée dans nombre de nos pays de générations de jeunes à la fois cultivés, informés, liés par les réseaux sociaux, et ne trouvant aucun emploi digne de ce nom et aucune place dans la société, d’une part, et leur alliance difficile à établir mais qui s’est faite de manière inattendue dans les mouvements de 2011 avec ce qui reste de classe ouvrière et avec le bas de la classe moyenne, écrasées de dettes et dont une part énorme des salaires est captée par la sphère financière, et en totale insécurité de l’emploi. C’est à cette alliance que nous devons travailler, sans oublier les agriculteurs endettés et spoliés par les firmes agro-alimentaires, parmi lesquels se lèvent les résistances (Cf. Alternatiba, Bizi au Pays Basque, Bonnets rouges bretons à leurs débuts, et le rôle clé de la Confédération Paysanne en France et de Via Campesina au niveau international).

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