Mohamed Merah, un parcours de « désintégration » (Evelyne Perrin)

mercredi 30 mai 2012, par Groupe Société-Cultures.

La France a une importante partie de sa population, et notamment de sa jeunesse, qui a des parents ou grands parents venus de ses anciennes colonies, Maghreb et Afrique subsaharienne en particulier, mais aussi péninsule vietnamienne. Cette jeunesse diversifiée, qui a grandi plus ou moins sur les mêmes bancs d’école publique, s’identifie comme « citoyens du monde » au moins autant que comme citoyens français (Cf. mon enquête menée au lendemain de la création en juin 2007 du sarkozien ministère de l’identité nationale, auprès de 200 jeunes rencontrés dans le quartier des Halles ). Son désir est de se couler dans la société française, plus que de bâtir son avenir dans le pays d’origine des parents.

Le problème est que ces jeunes se voient sans cesse renvoyés à leur supposée « étrangeté » ou « extériorité ». On continue indéfiniment à les nommer « issus de l’immigration ». Ils sont d’éternels suspects de « non intégration ». Ils se heurtent dès l’enfance, puis lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail, ou lorsque tout simplement ils veulent pratiquer une activité associative, politique, culturelle, religieuse, aux pires discriminations , celles-ci allant d’ailleurs plutôt en se renforçant avec la « crise » économique et la raréfaction des emplois disponibles pour les entrants sur le marché du travail. La montée, au sein même des plus hautes instances de l’Etat (Cf. les quotidiennes déclarations d’un ministre de l’Intérieur qu’en d’autres contrées ou d’autres temps on aurait poursuivi pour propos racistes…), d’une islamophobie maladive se concrétise par des circulaires discriminatoires éliminant par exemple de l’école publique les mamans au foulard, tandis que la peur de l’immigration instrumentalisée à des fins électorales conduit à renvoyer à d’autres pays les étudiants étrangers qui nous ont fait l’honneur de choisir la France (et donc la langue française…) pour faire leurs études.
Le Rapport de décembre 2010 de l’Observatoire des ZUS (zones dites urbaines sensibles) établissait le taux de chômage des jeunes de ces quartiers à 52%. Mais ce chiffre sidérant ne reflète qu’une partie de la réalité, car il se fonde sur les inscrits à Pôle emploi. Or la plupart des jeunes les plus exclus ne s’inscrivent pas au chômage, n’ayant droit ni à la moindre allocation – l’allocation d’insertion brièvement créée sous la gauche ayant été supprimée -, ni au RSA, toujours interdit aux moins de 25 ans, malgré la création d’un pseudo- « RSA-jeunes » par Sarkozy, RSA en fait réservé aux quelque 10 000 jeunes pouvant justifier de deux années de travail à temps plein sur les trois dernières… !

Certes une partie des jeunes des quartiers populaires ne parvenant pas à entrer sur le marché du travail sont rejetés en marge et peuvent s’éloigner de la norme et de la légalité, pour soit « zoner », soit « dealer », le plus souvent pour des raisons de survie personnelle ou familiale, et aussi par en,traînement du groupe de pairs ou d’aînés qui rémunèrent des guetteurs très jeunes. Et ceux qui sont entrés dans cette économie parallèle et de plus illégale, les plus relégués et les plus craints par la gêne ou même la peur qu’ils créent pour leurs voisins, sont aussi ceux qui ont été le plus abandonnés, tant par leur famille dépassée ou involontairement dépendante de leur trafic, soit par les associations, le plus souvent « politiquement correctes », soit enfin par les pouvoirs publics. Malgré la bonne volonté affichée par les élus locaux qui créent des « commissions de tranquillité publique » associant police, travailleurs sociaux, enseignants, parents d’élèves, ces commissions continuent à ne désigner les jeunes fauteurs de troubles de voisinage que comme des délinquants pour qui la seule solution serait de renforcer la répression, et ne leur proposent jamais d’alternative à l’absence d’emploi ou de revenu, sauf rares exceptions.

A ce tableau déjà sombre, il faut ajouter la profonde rupture générationnelle que l’on constate souvent entre parents venus de pays lointains et enfants nés ici. Cette coupure, que j’ai constatée dans mes permanences tenues dans un local associatif dans la ZUS du Bois l’Abbé à Champigny-sur-Marne, est analysée notamment par un ethnopsychiatre comme Hamid Salmi, qui la corrèle au fait que ces enfants de migrants n’ont en général pas pu bénéficier de la transmission de la saga familiale et de son patrimoine culturel, philosophique, particulier. Voir leurs parents, quelques efforts qu’ils aient faits, ravalés au dernier rang de la société française les amène à leur en vouloir inconsciemment et donc à refuser leurs conseils. (Cf. « Troubles de l’exil et conflits de cultures », conférence-débat du 29 janvier 2010 organisée par la Mission de prévention des toxicomanies, DARES, Mairie de Paris, et Coordination Toxicomanies).

Ces propos n’enlèvent rien à l’horreur des meurtres commis par Mohamed Merah. Simplement, il s’agit pour nous de tenter de comprendre cette trajectoire dans ce qu’elle a à la fois de tragique et de révélateur de la situation faite aux jeunes de banlieue populaire dans une grande majorité des cas en France en 2012. Les discriminations et la stigmatisation subies ne justifient certainement pas les dérives meurtrières, mais d’une part le retour à la religion est parfois le seul soutien que trouvent les jeunes les plus en difficultés, et d’autre part l’accumulation des rejets et des échecs peut générer des déséquilibres psychologiques profonds, aux conséquences imprévisibles. Si Mohamed Merah n’avait pas été abandonné par – ou privé de - son père très jeune et entraîné à multiplier les délits, s’il avait été accepté dans l’armée française lorsqu’il tenta d’y entrer après avoir purgé ses peines de prison et donc croyait-il payé pour ses fautes, sans doute le gamin que beaucoup décrivent, lorsqu’ils l’ont rencontré auparavant, comme gentil, poli, attentif, ou tout simplement gai, aurait pu se bâtir un autre avenir dans la société française.

Constatons simplement, pour conclure, à quel point les régimes en disgrâce ou menacés ont besoin de préserver une réserve d’ "ennemis publics numéro 1" afin d’espérer reconquérir l’opinion sur le terrain fertile de la sécurité.

Evelyne Perrin, conseil scientifique d’ATTAC, 27 mars 2012

1 Message

  • Mohamed Merah, un parcours de « désintégration » (Evelyne Perrin) Le 1er juin 2012 à 22:56, par gortex

    Ce que vous semblez ignorer,c’est que personne ne sais aujourd’hui si Mohamed Merah n’a pas essayé d’entrer dans l’armée pour y faire un carnage...
    Je m’explique : Un taliban incorporé dans l’armée française en avait fait autant l’année passée en AFGHANISTAN.
    Sauf que pour intégrer la légion étrangère il faut quand même passer quelque examens (QCM ,sportif etc...)Merah ne le savait sans doute pas..D’ou son départ inopiné le lendemain matin sans même passer devant les instructeurs...
    Il a été vraiment éfficace dans sa façon de berner son ex avocat,son ex patron,et même ses potes des hizards !
    Bien sur qu’il avait surement un bon fond au dépars,c’est ce qui brouille les pistes,mais personnes n’a su le repêcher,et d’ailleurs il n’en aurait jamais voulus lui même !!!(de l’aide croyez moi)
    Je ne conteste pas que Mohamed aurait sans doute eu une autre vie si son père et sa mère avait décidés de l’élever dans l’amour et dans un quartier de bobo.Mais voila... Ça n’est pas le seul,et d’autre ne passerons jamais à l’acte.
    Mohamed Merah c’est ......mohamed Merah,il n’y en a qu’un et c’est celui la... Ceux qui l’on connus avant continuerons de se questionner et de l’aimer,et ceux qui l’on connus grâce au tuerie de Toulouse le détesterons et c’est comme ça..deux hommes dans une seule vie...

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