Entre-soi

vendredi 12 août 2016, par Florian Lopez.

Deux jours plus tard. Je sais maintenant qu’il est impossible de rendre compte d’un tel événement, dans sa diversité et sa complexité. Je peux cependant dire ce qu’il produit sur moi, les rencontres que j’y fais, les choses qui me marquent. Et au détour d’une impression, parler de ce qu’il s’y passe.

Tout commence mardi, par cette grande marche à travers Montréal. Les différentes délégations d’Attac se retrouvent en début d’après-midi dans un pub non-loin du départ, et le ton semble donné : l’ambiance est exaltée, mais sereine. Satisfaction d’être là, qui ne fera que s’amplifier durant la marche. Une militante d’Aix en Provence évoque le projet Ibn Battûta (« L’Odyssée des Alternatives » [1]), soit une traversée de la Méditerranée en bateau, censée rallier Marseille à Tanger, en passant par l’Espagne, l’Italie, la Tunisie et le Maroc, dans le but d’échanger et de sensibiliser au défi climatique. En ligne de mire : la COP22 à Marrakech, en novembre.

La marche s’ouvre et des milliers de personnes s’engagent dans les rues de la ville, dont certaines sont restées ouvertes à la circulation. Par moments, le cortège avance sur une voie et les voitures sur une autre, en sens inverse. Certains automobilistes curieux, fenêtre baissée, interpellent les marcheurs, qui viennent leur fournir des explications. La marche me rappelle celle organisée le 18 mars 2015 à Francfort, à l’initiative du mouvement Blockupy. Un sentiment familier : celui d’être où l’on doit être, d’appartenir soudain à ce lieu, comme il nous appartient.

Mercredi matin, début des ateliers. J’opte pour les « processus collaboratifs et créatifs d’innovation sociale ». Il est notamment question de théorie en U [2] et des facteurs comportementaux et communicationnels impliqués dans tout projet collectif. Après avoir évoqué les obstacles à la collaboration (« les voix de la peur, du jugement, et du cynisme », sans oublier le caractère déterminant des préjugés), on touche au cœur de la communication : l’écoute.

J’ai toujours tenu les théories de la communication éloignées de moi. Sans doute par méfiance envers une volonté supposée d’orienter ou de manipuler les interactions. Les intervenantes s’en défendent : il s’agit avant tout de prendre du recul et d’être davantage conscients de nos comportements dans l’interaction, pour faire évoluer nos pratiques. On parle ici de « qualité de l’attention » que l’on porte à l’autre dans l’échange, allant de l’écoute superficielle, à l’empathie, puis à l’écoute dite « générative », celle qui permet de co-créer. Les maîtres-mots pour y parvenir : ouverture, transparence, présence (à soi, à l’autre).

Ce terme, qui me revient : « l’entre-soi ». Celui dont nous sommes souvent taxés en tant que militant.e.s. Le manque d’écoute – supposé ou réel – dont nous semblons faire preuve. J’ai, la veille, rencontré ce Français qui vit aujourd’hui en Equateur (militant pour le Pacto Ethico [3]), et avec qui nous avions évoqué la question de la « pureté idéologique » au sein de la gauche, et ses nombreuses réticences à l’égard du compromis. Qualité de l’attention. Ecoute. Entre-soi.

Je rencontre un nombre croissant de militants de gauche, convaincus de la nécessité d’aller vers l’autre, de ne pas se retrancher, d’être à l’écoute. Nous avons, je crois, entendu la critique de l’entre-soi.

Je me rends à l’atelier « faucheurs de chaises », animé par Attac (Québec, France, Allemagne et UK) et un représentant de la Coalition Main Rouge [4]. Au programme : désobéissance civile et action directe. Attac Allemagne diffuse le spot d’un faux-mariage forcé [5], illustrant la manière dont les accords de libre-échange – tel que le CETA – sont aujourd’hui imposés. Une autre action, représentant le CETA sous la forme d’un monstre (gonflable) que des militants combattent à coups de maillets (en mousse), me semble démontrer deux choses :

l’importance du divertissement : les actions ludiques sont plus engageantes pour le grand public (et les médias). En d’autres termes : « les gens reviennent parce qu’ils s’éclatent » ;

à nouveau, ramener une réalité complexe à une réalité plus palpable et proche de notre connaissance du monde permet de s’y attaquer (et de la dénoncer) plus facilement.

Lors d’une interview, Philippe Duhamel – actuellement engagé contre la construction d’un pipeline à travers le Canada et le Québec [6], et grand connaisseur des questions de désobéissance civile – lâche ces quelques mots :

« A ces gens – vos amis, votre famille – qui ne sont pas dans les mouvements citoyens et dans ces manifestations, j’ai envie de dire : vous en faites partie, par votre présence de cœur. Nous avons un chemin à parcourir et nous allons le parcourir ensemble. Les mouvements sociaux ont parfois l’air rébarbatifs, mais ne laissez jamais votre sens critique à la maison. Il y a de la place pour toutes sortes d’actions. A un certain moment, vous êtes appelé à l’action, à la parole. C’est devant ce choix que la conscience nous dicte de dire des choses belles et importantes. Je fais confiance à quiconque n’appartient pas à ces mouvements pour prendre la bonne décision au moment venu, et de se joindre à l’effort mondial pour la justice, l’avenir et l’espoir ».

En fin de journée, je me rends à la grande conférence sur les paradis fiscaux, dans une salle pleine à craquer, puis à la soirée d’Attac. Attac Québec, comme sur l’ensemble du forum, fait un boulot remarquable. Regrettant toutefois de n’y trouver que peu de personnes hors d’Attac, des discussions s’engagent, comme avec Gaël, un des rédacteurs du Piaf – journal bénévole et collaboratif produit dans les Yvelines [7] – et responsable d’une chronique radio sur Fréquence Paris Plurielle. Nous parlons, encore, de ce besoin d’ouverture, de l’inexistence d’une prétendue « pureté idéologique ». Journée chargée.

Nous sommes jeudi. Ce matin, je me rends à un atelier sur les violences vécues par les femmes en situation de handicap. Il ne faut pas longtemps pour être « à l’écoute ». La violence psychologique est souvent la première des violences rapportées. Je relève un terme : la « chosification ». Ou comment être traité et perçu en tant que sous-individu. Comme objet.

Pour y remédier, fondamentalement, deux solutions : parler et écouter. Qualité de l’attention. Parmi les témoignages, celui d’une victime, ayant trouvé un interlocuteur adapté à son histoire, qui lui aurait apporté un semblant de réconfort : « j’avais besoin d’une personne neutre, parce qu’elle prenait toujours mon point de vue ».

— -

Nous sommes ici, à Montréal, dans ce que d’aucuns appelleraient « l’entre-soi ». Et en effet, nous sommes « entre nous », ce qui signifie pour moi deux choses :

que nous pouvons nous dire les choses, car nous sommes d’ores et déjà « familiers » les uns des autres ;

cette familiarité nous vient d’au moins une conviction : celle de la violence de la société dans laquelle nous vivons, et de la nécessité de l’améliorer.

Nous reconnaissons cette violence comme telle, sans chercher à la nier ou à l’enjoliver. Nous la dénonçons et affirmons nos besoins. Car c’est à la société de s’adapter aux besoins humains et non l’inverse.

Taxés de radicaux, avec la forte présomption que nous serions nous-mêmes prompts à la violence, et que nous mépriserions le dialogue, l’échange, l’écoute. Je ne peux accepter cette vision, et c’est pourtant celle que véhicule l’idée d’« entre-soi ». Oui, nous pouvons être déterminés, et nous avons nos imperfections, nos exagérations, parfois notre exubérance. Mais notre « violence » s’adresse à un système, non à des individus. Pour tout le reste, la violence est notre ennemie, et nous savons être à l’écoute.

Mais l’entre-soi, c’est aussi la volonté de trouver des gens à notre écoute, en tant que militants. Car on sous-estime la violence à laquelle sont soumis.es celles et ceux qui se révoltent contre un système aussi écrasant, aussi destructeur que le nôtre. Nous aimerions parfois trouver des gens « neutres » à qui nous confier, tant il est difficile de trouver sa propre voix dans le monde et de l’affirmer. Naturellement, je préfère des gens qui prennent position, raison pour laquelle je suis ici.

Alors, si je comprends la critique de l’entre-soi – et souhaite davantage d’ouverture –, je vois aussi ce qu’il signifie pour moi. Et si nous sommes bel et bien « entre nous », ce « nous » englobe, comme je le constate depuis mon arrivée, une réalité bien plus vaste et diverse que l’on voudrait le croire. Ce « nous » inclut bien plus qu’il n’exclut. Car, en réalité, « vous en faites partie ».

Notes

[2Développée par Otto Scharmer

[6Le « Pipeline Energie Est »

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