La dimension socio-économique et la culture adémocratique de l’hégémonie néolibérale (Thierry Brugvin)

Membre du Conseil scientifique

dimanche 10 septembre 2017, par Martine Boudet.

L’HEGEMONIE SELON GRAMSCI ET COX

Cox a développé une économie politique critique. Pour cela, il a prolongé la pensée d’Antonio Gramsci au plan international. Au sein des structures historiques, Cox distingue trois forces fondamentales : les forces matérielles, celles des idées et des institutions. Il définit trois pôles au sein du bloc historique (1). « Dans une perspective matérialiste historique transnationale, il n’y a pas systématiquement une hiérarchie prédéterminée entre les trois pôles » que sont : « les rapports de production, les principales structures de production, et l’appareil d’Etat » (Cox 1987 : 5). Cependant, les structures de production tendent, nous semble-t-il, à conserver un pouvoir prépondérant, même si leurs relations sont interactives et circulaires.
Le modèle de Cox s’inscrit dans celui de Gramsci, qui considère qu’au sein du bloc historique, il y a une relation dialectique entre la superstructure (forces matérielles, forces des idées) et l’infrastructure (forces matérielles incluant les rapports sociaux de production). Gramsci (1975) considérait que l’hégémonie idéologique et politique résidait au sein de la société civile. A la suite de Marx, Gramsci a montré la relation dialectique entre l’idéologie (la superstructure) et l’infrastructure. Le mode de production rend compte d’une relation dialectique entre :
- la base matérielle de la société (dite infrastructure), qui comprend les forces productives (moyens de production, techniques, connaissances, forces de travail) et les rapports sociaux (de production) étant eux-mêmes dans une relation dialectique ;
- et les structures politiques et idéologiques (dites superstructures), essentiellement au service de la classe dominante.

Gramsci insiste sur l’unité organique et dialectique : "L’infrastructure et la superstructure forment un bloc historique » . Ces deux pôles « ne sont pas véritablement séparables, ni réellement, ni chronologiquement » . Ainsi, au sein du bloc historique, il existe une interdépendance entre les deux pôles qui le constituent : « les forces matérielles sont le contenu et les idéologies, la forme (...). Mais, la distinction de forme et de contenu est purement dialectique, car les forces matérielles ne seraient pas concevables, historiquement, sans les formes, et les idéologies seraient de simples fantaisies individuelles sans les forces matérielles » (Gramsci : 1975 : 869).

L’HEGEMONIE IDEOLOGIQUE DE LA SOCIETE CIVILE

Civicus est un réseau mondial, regroupant des acteurs des trois secteurs, au sein de 60 pays. Cependant, Perlas estime que dans le cas de Civicus « la triarticulation est purement institutionnelle, car il manque la reconnaissance pleine et entière, du fait que la société civile est, dans son essence, une institution culturelle et donc un défenseur de la sphère culturelle »(2) . Dans la perspective de Perlas, si les acteurs ne sont pas conscients de leur spécificité et de leur appartenance à ce groupe (que sont les associations citoyennes, les mouvements sociaux) disposant d’objectifs et de capacités qui leurs sont propres. Alors il n’y pas de « conscience de classe », pourrait-on dire en reprenant les termes de Marx et donc pas de « triarticulation consciente » et maîtrisée.
Si les membres de la société civile ne sont pas suffisamment vigilants, ils risquent « d’être piégés et d’être instrumentalisés » (Perlas, 2003 : 226). Jürgen Habermas dans son livre Raison et Légitimité (1992) parlait de la nécessité d’une sphère culturelle indépendante, qui légitimerait les processus politiques et économiques (Habermas, 1992).

GLOBAL COMPACT : UN EXEMPLE DE GOUVERNANCE NEO-LIBERALE

A l’instar de nombreux codes de conduite d’entreprises transnationales, le Global Compact est composé d’engagements volontaires non contraignants, il est rédigé de manière vague, sans référence aux conventions de l’OIT et il ne dispose pas de système de vérification. L’ONU affirme que les principes du Global Compact ne seront pas imposés par la contrainte.
Kofi Annan affirme que l’ONU aspire à un partenariat avec les entreprises. De même les dirigeants de la Commission Européenne, qui défendent la gouvernance néo-libérale, préfèrent les partenariats avec la société civile (associations professionnelles et non lucratives) et le marché, plutôt que l’usage de la souveraineté du peuple (3). Mais cela suppose un échange de services réciproque. Pourtant, est-ce le rôle des Nations Unies d’être partenaires ? Cela supposerait de se positionner dans une relation relativement égalitaire. Or, l’ONU dispose potentiellement de la capacité d’exercer une régulation contraignante vis-à-vis des entreprises transnationales. Cependant, les Etats membres de l’ONU choisissent de ne pas en user.

LA GOUVERNANCE GLOBALE : UNE PRIVATISATION DE LA REGULATION SOCIALE
Un des premiers à développer la théorie de la gouvernance fut Rosenau dans son ouvrage « Gouverner sans gouvernement  » publié en 1992, où il introduit d’autres formes d’autorité que l’autorité étatique.
Dans la gouvernance, la normalisation technique se substitue au politique. En effet, la gouvernance globale s’est développée à partir de la gouvernance d’entreprise. Dans la gouvernance, on observe « une normalisation technique envahissante » (4) qui tente d’évacuer la dimension politique sous le discours de la neutralité, en se cachant dernière le langage de la gouvernance des entreprises. La gouvernance conduit à substituer les normes juridiques (décidées par les pouvoirs publics représentant le peuple) par des normes techniques (crées par des intérêts privés) : codes de conduite, labels, normes comptables privées, normes ISO, etc.
« Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers » (5) . En effet, l’arbitrage exercé par les pouvoirs publics se révèle partisan, s’il sert les intérêts des groupes dominants et des acteurs économiques privés, au détriment de ceux des classes populaires ou des classes les plus défavorisées. La légitimité des pouvoirs publics émane du peuple ; une décision ou une norme à caractère public n’est pleinement légitime, que quand elle est adoptée par des organes qui expriment la souveraineté populaire, tel le Parlement. Tandis qu’une partie du Code du travail est en partie votée par ce dernier, les codes de conduite liées aux conditions de travail ou les normes ISO sont souvent créées par des entreprises privées.


(1) GRAMSCI Antonio, Quaderni del carcere, t. I-IV, Turin, Edition V. Gerratana, 1975, p. 1501.
(2) PERLAS Nicanor, 2003, La société civile : le 3e pouvoir, Ed. Yves Michel, p.230.
(3) GOBIN C., « Le discours programmatique de l’union européenne. d’une privatisation de l’économie à une privatisation du politique », Sciences de la société (55), février 2002.
(4) HIDOUCI G., « La bonne gouvernance du Sud, une nouvelle théologie de la libération ? », La gouvernance stade suprême du colonialisme ?, Université des alternatives, GRESEA, dgcd, 9 octobre 2003.
(5) BROWN John, « De la gouvernance », in Dette et Développement, Att@courriel, Attac, Paris, 1er trimestre 2001, p. 5.

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