Un populisme de gauche ? (Fabrice Flipo)

Membre du Conseil scientifique

lundi 11 septembre 2017, par Martine Boudet.

Un voire deux ou trois candidats utilisent Laclau et Mouffe (LM) avec un certain succès : Mélenchon, mais également peut-être Macron et Marine Le Pen.

LM rénovent profondément la conception gramscienne de l’hégémonie qui restait ancrée dans la lutte des classes. En un certain sens ils renouent avec un Marx politique que les lectures « classistes » ont largement délaissé au profit du Marx économiste. L’ensemble d’inscrits dans un mouvement de déconstruction du marxisme dont Althusser peut être symboliquement le repère. Une opération hégémonique dans le fond est une opération populiste dans le sens précis (et non vulgaire) qu’ils donnent à ce concept.

L’oeuvre de Laclau et Mouffe
Nous partirons de trois ouvrages : Hégémonie et Stratégie Socialiste (noté « HSS », 1985), Émancipation(s) (E, 1996) et La raison populiste (RP, 2008), auxquels nous ajouterons un recueil de textes des fondateurs de Podemos (2015) (1) disponible en français, dans la mesure où nous montrerons ce que ce parti a pu retenir de la pensée de LM

Dans HSS, LM expliquent avoir pris acte de l’idée qu’il n’y a pas de « dernière instance » c’est-à-dire de forme de domination qui contiendrait toutes les autres. C’est l’héritage « postmoderne » issu notamment de Jean-François Lyotard (E84). La modernité se définissait par trois idées : que sur la base du social (la lutte des classes) une transformation radicale du social était possible ; qu’une totalité du social était accessible (donnée par le marxisme) à partir de laquelle penser la transformation (dictature du prolétariat puis communisme) ; et enfin que la représentation pouvait être identifiée et transférée à un agent historique (le prolétariat comme « classe universelle ») (E 84-86). Ils en concluent à la non fixité des identités sociales (HSS 172) et donc au caractère définitivement contingent des sujets de l’émancipation. Les nouveaux mouvements sociaux au sens de Touraine ne sont ni un substitut ni un phénomène marginal (HSS 174). A partir de là, l’obstacle fondamental à lever en matière de changement social est l’apriorisme essentialiste (HSS 304). Ce parti-pris se réclame de Rosa Luxemburg qui observait déjà que les luttes sont fractionnées et que leur unité devait être symbolique (HSS 51), à rebours d’analyses comme celle de Kautsky pour qui l’économique déterminait tout (« théorie du reflet »).

Face à l’échec de Kautsky, LM estiment que trois grandes réponses ont été élaborées jusqu’ici : la défense de l’orthodoxie marxiste (la thèse suivant laquelle tout est dans l’infrastructure et l’histoire, le parti totalise et les intellectuels agissent dans la sphère des idées c’est-à-dire de la conscience de classe, « pour soi », laquelle continue d’exister « en soi ») ; le révisionnisme d’Édouard Bernstein pour qui les partis révolutionnaires s’avèrent en réalité réformistes, ce qui suggère que les révolutions sont impossibles, puisqu’il n’y aurait plus que des contradictions mutuellement neutralisantes ; et enfin le syndicalisme révolutionnaire sorélien qui estime que c’est le mythe qui unifie les luttes : peu importe que la lutte des classes et le communisme soient vrais, l’essentiel est que les masses y croient pour qu’elles se mobilisent. LM se situent dans la troisième tentative qui ne se satisfait donc ni de la première ni de la seconde (E80-84 également) mais ils souhaitent également la dépasser. C’est ce qui les amène à revisiter le concept « d’hégémonie », relisant Plekhanov, Trotsky et quelques autres, nous ne pouvons tout résumer ici. Ils observent que la logique de front populaire fait émerger la catégorie de peuple (« populaire »), et non de classe ou de prolétariat. Ils interrogent : est-ce là une piste ? Quel serait désormais le terrain de la confrontation (HSS 194), si ce n’est plus la lutte des classes ? En bons postmodernes ils s’intéressent à la logique du discours et notamment que, dans les totalités discursives, chaque élément est articulé aux autres ; plus généralement toute pratique sociale est articulatoire (HSS 211). Le sujet est alors position au sein d’une structure discursive c’est-à-dire d’une totalité (HSS 213). Les articulations ne sont pas simplement des antagonismes comme le suggéraient les marxistes ; il peut y avoir des contradictions qui débouchent sur des débats, par exemple entre les mouvements sociaux. La « position de sujet populaire » (HSS239) est une unification qui dépasse ce morcellement et divise l’espace en deux camps antagonistes : la communauté et les dominants ; d’autres positions de sujet peuvent être plus limitées, telles que la revendication de l’égalité de genre, qui reste plus sectoriel. L’hégémonie est un concept « transitionnel » (HSS175). L’un des obstacles est de savoir comment passer du multiple à l’unité d’un « bloc historique » : l’autonomie excessive de chacun des mouvements mène à la clôture sur soi. HSS se conclut sur le problème d’un imaginaire radical à instituer.

Dans Émancipation(s), LM approfondissent les rapports entre émancipation, universalisme, particularisme et la question de l’identité (qui est donc sans essence, répétons-le). L’émancipation prend appui sur l’universel (par exemple, les droits) contre la domination. Le problème réside en ceci que chaque lutte défend l’universel, sans que la somme des luttes n’aboutisse à un universel (E26). La linguistique est à nouveau mobilisée : la solution réside peut-être dans le fait de concevoir les identités (qui émergent dans les luttes) comme différentielles et relationnelles (E27). L’universel devient le symbole de la plénitude (c’est-à-dire de l’émancipation) manquante : c’est le « signifiant vide ». Le particulier existe comme revendication de l’universel mais également en même temps dans une forme particulière de revendication de cet universel. La condition postmoderne c’est un conflit des interprétations («  war of interpretations ») (E103). Remarquons également que les universaux ont un sens « flottant » : ils sont ambigus ou équivoques (E36), ils peuvent avoir un sens différent d’un mouvement à un autre. Une relation hégémonique se définit alors comme la relation au cours de laquelle un contenu particulier devient / signifie la plénitude communautaire absente (E43). Il s’avère alors que, si les identités sont essentiellement vides, sur le principe, l’action repose sur un essentialisme des identités qui est stratégique (E50), sans laquelle l’action n’aurait pas de base. Une intervention contingente sur un terrain indécidable est ce que CM appellent une « intervention hégémonique » (E89). L’identité au sens de Saussure est différentielle et se situe dans un système fermé (E52). Il y a un au-delà des antagonismes qui peut les unir autour d’une menace (E52). L’universel est vide, en droit ; mais il est occupé en pratique, de différentes manières, par exemple par le totalitarisme (Lefort) ou par la démocratie (E65). L’hégémonie peut être conservatrice ou émancipatrice, elle n’a pas de valeur positive en soi. Ce qui fait qu’une demande est démocratique est qu’elle signifie une exclusion. Une tension existe toujours entre le principe de l’universalité qui est sans limites et son incarnation, qui demeure en-deçà (E57). C’est dans ce cadre qu’intervient la discussion du cas de Peron qui n’est nullement un idéal, pour CM (E52-56), à rebours de ce qu’on peut entendre régulièrement à son sujet.

Ceci étant posé, LM reviennent sur la question du populisme. Le populisme est généralement analysé comme une déviance, une anormalité (RP27) et il n’est perçu que comme une rhétorique (RP32). Le Bon est souvent mis en avant pour montrer que les foules sont irrationnelles. Cependant l’analyse proposée par Le Bon est caricaturale (RP40), il compare des situations de décision collective (foules) à une délibération rationnelle (RP41), ce qui aboutit évidemment à ce que les premières paraissent irrationnelles. Les préjugés anti-populaires de Tarde ont également nui à l’analyse (RP55). LM estiment que Freud a été l’auteur d’une contribution décisive sur ce sujet, en remarquant que les pulsions sociales se distinguaient des pulsions narcissiques, de même que la libido se différenciait de l’imitation et de la suggestion (RP71). Les pulsions sociales portent sur le cadre commun et ce dont il « manque » pour être juste (pour simplifier), alors que les pulsions narcissiques sont de l’ordre de la fusion dans le Tout. Les deux ont rapport au Tout, mais sous une modalité différente, ce qui n’est pas sans rappeler ce que disaient Deleuze et Guattari à ce sujet. La construction du Tout ou totalisation peut se faire de deux manières : la voie institutionnelle essaie de faire coïncider la communauté et les limites de la formation discursive ; le populisme se caractérise au contraire comme un débordement institutionnel (RP101). A la source de toute crise populiste, on trouve une crise de la représentation (RP162). Est populiste toute lutte qui se joue en dehors des cadres stables de la politique (RP182) ; CM estiment que cette définition est proche de la distinction Rancière entre police et peuple (RP183). Passer des demandes démocratiques particulières, isolées et plurielles aux demandes populaires exige une expression symbolique positive (RP102). De nombreuses demandes ciblent un ennemi global vague (RP107), citons par exemple le capitalisme, le productivisme, le colonialisme ou le patriarcat. L’agrégation est difficile car les demandes démocratiques sont comme les porcs-épics de Schopenhauer : trop loin, elles sont froides (elles ne se reconnaissent pas dans ce qui est proposé et se désintéressent de la synthèse) mais trop près elles piquent (elles attaquent – les « vrais » écologistes attaquent « les faux », par exemple) (RP110). C’est le lien d’équivalence qui condense une identité (RP116) ; mais plus la chaîne est longue et plus il se produit un appauvrissement – par exemple une intersyndicale va se regrouper sur ce qui est étroitement commun : le salaire et les conditions de travail, à l’exclusion de tout le reste. Toutefois, ce qui satisfait ces demandes, c’est le concret c’est-à-dire le changement effectif dans le monde (RP118), il convient donc de ne pas trop se formaliser ni sur les grandes étiquettes « vides » (telles que « le capitalisme ») ni sur le fait que les demandes soient associées à d’autres, puisque chacune d’entre elle n’a tendance qu’à regarder son propre but. Le problème se pose alors d’un cadre pour les exprimer. Le parti a ce rôle-là, étant généraliste. En France, pendant longtemps, c’était le PCF qui captait le vote protestataire ; désormais c’est le Front National (RP109), j’ajouterais [FF] : en grande partie par manque d’un cadre populiste à gauche, « populiste » au sens de CM.

Le populisme se présente comme une subversion de l’ordre existant et la reconstruction d’un ordre nouveau, mais il n’opère jamais ainsi, il articule des demandes fragmentées et disloquées autour d’un nouveau noyau (RP207). Le discours est le terrain premier de l’objectivité comme telle (RP86), il n’est pas simplement une représentation de demandes existantes et immuables. Sans points nodaux, il n’y a pas de structuration possible (RP128). La nomination est un acte nouveau que personne ne contrôle totalement (RP133). Il n’y a peuple que parce que des objets partiels (buts, figures, mythes) sont investis de manière à devenir le nom de l’absence d’universel (RP140). Le populisme est une logique politique et non un mouvement ; elle a à voir avec l’institution du social (RP141). Les signifiants flottants sont disputés ; les signifiants vides sont présents sur le mode de l’absence (RP157). Le processus peut être conservateur (RP160) à nouveau, raison pour laquelle il sera justifié ultérieurement de parler de populisme « de droite » et de populisme « de gauche », même si ces expressions n’apparaissent dans aucun des ouvrages cités ici. Les demandes démocratiques sont celles qui sont issues d’exclus (RP149), dont nous avons donc compris qu’ils peuvent inclure les générations futures ou les petites îles menacées par la montée des eaux, autrement dit le populisme ne s’arrête nullement aux frontières, encore moins que la politique institutionnelle. La chaîne de totalité peut cependant trahir certaines demandes (RP165), étant prise dans la pratique concrète et demeurant donc conditionnée par les possibles ouverts par la situation. Et cela va plus loin encore : si chacune des demandes ne voit qu’elle-même, ses exigences excluent les autres, du fait des incompatibilités relatives. Autrement dit, si une demande conditionne son adhésion à la réalisation totale de l’une des demandes, il n’y aura jamais de synthèse. Ajoutons que, pour CM le commun des demandes démocratiques ne peut être que négatif : c’est l’universel absent (E57).

Attendre que l’unité se produise d’elle-même est une lecture « spontanéiste » très en-deçà des analyses de Rosa Luxemburg. LM soulignent en effet que c’est une erreur de penser que la représentation doit représenter le plus fidèlement possible les représentants : en réalité elle ajoute toujours quelque chose (RP187) : c’est au travers de la représentation que les identités se structurent (RP190). La représentation est le lieu où se constitue l’objectivité sociale (RP192). Il n’y a pas l’objectivité d’un côté et la représentation de l’objectivité de l’autre : la représentation est construction de l’objectivité. La position de sujet a une fonction ontique (ordre nouveau) et ontologique (organisation et structuration nouvelle) (RP266). C’est là qu’intervient le rôle des leaders. LM ont une approche « structurale » à ce sujet (RP121) qui ne se réduit nullement à se positionner platement « pour » ou « contre » « des chefs ». L’universel est un signifiant mais il doit s’incarner pour exister : dans des textes, des images, des métaphores, des représentations artistiques, mais aussi dans quelqu’un ou un groupe de personnes. Ce groupe de personnes a un rôle de leader. Le leader n’est pas un chef, ni un « homme providentiel » : LM reprochent à Freud d’être resté marqué par cette seule perspective, quand d’autres possibilités existaient (RP75). Mandela par exemple n’a pas été un chef. Le leader est un « primus inter pares » : il ou elle préside sans décider (RP190). Son rôle tient à la nécessité structurale d’établissement et d’incarnation de l’unité, c’est-à-dire de l’universel particulier (RP122). Elle va s’incarner dans des idées, des symboles et des mythes, qui n’existent pas sans des individus pour les porter. L’unité ne peut exister à l’état complètement dispersé : c’est contradictoire. Ainsi émerge structuralement la nécessité d’un leader. Le leader est l’opposé d’un chef au sens d’un despote narcissique : il exhibe le commun (RP78). Il permet au peuple de se construire lui-même. Il y a donc bien auto-construction, mais au travers d’une représentation, dans laquelle des personnes jouent le rôle de passeurs et de médiateurs : l’unité ne vient pas de l’extérieur ni d’une avant-garde qui trierait « le bon grain » de l’ivraie. Cela suppose également que les identités sont fluides : qui vote FN un jour peut changer le lendemain, par exemple s’il voit d’autres manières de construire l’action collective. Les personnes qui fondent un parti politique ont cette responsabilité d’être des leaders structuraux. Il y a populisme quand l’opération politique déborde le cadre établi et c’est partiellement le cas avec Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Podemos. C’est moins le cas de Marine Le Pen mais sa manière de se réapproprier le langage et les signifiants montre qu’elle est dans une lutte pour l’hégémonie qui n’était pas l’objectif de son père, qui se situait dans le contre-pouvoir et non dans la prise de pouvoir. Ne pas agir dans ce domaine c’est lui laisser le champ libre. On est donc très loin d’une analyse qui se ramènerait platement à attendre un « homme providentiel ». Les leaders sont ceux qui sont en responsabilité.

De Laclau et Mouffe à Podemos
Venons-en maintenant à Podemos dont les fondateurs disent avoir pleinement tiré les leçons des analyses de CM – lesquels ne proposent rien de précis sur le plan stratégique. « Nous ne voulons pas fonder une force politique nouvelle, mais un outil qui serve à la construction d’une nouvelle majorité » (2). Notons bien le vocabulaire : il s’agit de construction d’un peuple c’est-à-dire d’un sujet politique de transformation du monde, qui émerge de manière extra-institutionnelle (au moins partiellement). Le peuple n’est pas auto-construction ni construit par quelqu’un : depuis 1985, CM ont récusé cette alternative comme fausse. Le peuple est auto-construit au travers de quelque chose qui doit bien être porté par un ensemble de représentations qui sont à leur tour portées par des personnes (qui peuvent être plusieurs du moment que l’unité se fasse) : voilà la formulation adéquate. Podemos est une formation qui se situe dans la continuité des Indignés avec le souci de « transformer son indignation sociale en capacité politique » c’est-à-dire notamment action au niveau du gouvernement. L’attitude des Indignés est caractéristique : des assemblées très larges, très horizontales, avec un respect scrupuleux de la parole et le souci de ne pas avoir de porte-parole. Le rôle des leaders a donc été parfaitement assimilé : le but n’est pas qu’il n’y ait pas de leaders mais que ces leaders ne trahissent pas. Nul ne s’approprie l’autorité. Podemos mise sur les foules plutôt que sur « les mouvements sociaux » à la manière des partis constitués, raison pour laquelle les individus ne sont pas principalement issus des franges militantes ou politisées. Ils ne maîtrisent pas le vocabulaire technique des militants mais ils font preuve d’une compréhension très claire des enjeux : c’est une manifestation éclatante de cette intelligence des foules qui ne manque jamais d’étonner les conservateurs – étonnement qui est en soi est un bon révélateur du conservatisme.

Si les Indignés n’ont pas de revendication claire, dans un premier temps, c’est parce qu’ils ne se sont pas encore accordés sur leur vérité, y compris en termes formels de structuration collective de l’action. On ne peut que déplorer que certains responsables de gauche ne l’aient pas compris et se posent en donneurs de leçons, concluant de l’absence de programme à « l’immaturité » politique du mouvement. La bonne réaction serait plutôt de se mettre en cause : si les Indignés existent, c’est parce qu’il n’y a pas de débouché positif parmi ceux qui sont disponibles et que les donneurs de leçons sont précisément ces responsables qui font partie du problème, en occupant des places sur l’échiquier politique, ou en étant des leaders qui ne jouent pas leur rôle de passeurs et de médiateurs. Venir des mouvements sociaux pour proposer des solutions à soumettre au vote populaire est précisément ce que LM et Podemos récusent, comme relevant soit de l’avant-garde (version rénovée) soit du réformisme. En effet, la proposition est finalement très institutionnelle : ce sont les mouvements institués qui sont à la manœuvre, rien n’émerge de manière radicale. L’un des fondateurs de Podemos note le point suivant : nous devions non seulement apporter nos propres réponses, comme un parti politique ou un mouvement social parmi d’autres, mais aussi devenir « les maîtres des questions », c’est-à-dire repartir des manières populaires de poser les problèmes. La critique postmoderne est pleinement intégrée par les leaders de Podemos qui décident de rompre avec les idéologies héritées, estimant qu’elles ont fait la preuve de leurs limites, soit qu’elles sont sans réponse pertinente, soit même qu’elles utilisent un vocabulaire devenu incompréhensible. «  Nous avons commencé à en discuter librement, parce que nous n’appartenions à aucune formation politique et que nous pouvions le faire en toute ouverture d’esprit, parce que nous n’avions pas peur d’aller à l’aventure, d’échanger, de prendre des risques  », par exemple devenir soi-même le média, mettre fin au mépris de la communication politique qui caractérise la gauche, construire un nouveau récit, ou encore « arracher à la droite le monopole des interprétations et des sentiments sur la nation et ses symboles  ». Le mépris de la communication politique va avec le mépris du peuple.

Les leaders de Podemos ont le souci de partir du concret : « Comme lors du 15-M, nous disons : « Ne venez pas me raconter des histoires d’étiquette politique ! Parlons plutôt de questions concrètes, d’un programme. Parlons d’une réforme fiscale pour que les riches paient, parlons de la protection des droits sociaux, parlons d’un audit de la dette ». « Nous avons appris à discuter avec et dans le sentiment de notre époque ». Un sujet constituant, par définition, n’existe nulle part avant d’émerger et de se poser soi-même en sujet. « Un vieil ordre ne se transforme jamais avec vieux mots et de vieilles étiquettes  ». Gauche et droite sont remplacés par une opposition ancrée dans l’émancipation et la critique de la rente : « Le terme caste sert à comprendre qui commande. Ce n’est pas une catégorie sociologique fermée  ». « A Podemos, nous affirmons que la démocratie, la décence, la souveraineté et les droits de l’homme dépassent la différenciation classique gauche-droite et que le vrai dilemme, aujourd’hui, est entre dictature et démocratie ». « Pourquoi le succès de ce concept de caste » se demande Iglesias ; sa réponse ne manque pas d’intérêt : « outre que ses membres sont égoïstes et qu’ils ne prennent soin que d’eux-mêmes, cette caste paralyse le jeu de la différence qui oxygène le pluralisme du régime. C’est vrai, ils sont différents entre eux, mais fondamentalement ils partagent un intérêt fermé qui diffère du reste des gens. Dès que tu utilises le terme caste, apparaît une frontière alternative qui fait s’effondrer le jeu des différences au sein du régime et c’est pourquoi, au lieu de la frontière verticale gauche-droite, se dessine une frontière horizontale entre l’ensemble des élites et l’ensemble des gens insatisfaits ». L’enjeu est de viser non les militants, mais les indécis, les silencieux, celles et ceux qui ne votent plus ; il est aussi de valider publiquement tel ou tel argument, vérifier qu’il permet aux individus d’agir, de s’émanciper, et non pas asséner des vérités figées qu’il faudrait apprendre par cœur. « Les manuels de campagne électorale disent que les meetings servent seulement à motiver les convaincus, à activer les militants, et, tout au plus, qu’ils sont destinés à ce que le candidat apparaisse quelques secondes à la télévision. Ce n’est pas vrai ». La passion politique au sens de la lutte pour des idées est capable de mobiliser très largement. Nous ajouterions : dès lors qu’elle élève l’individu au statut de sujet.

Podemos n’est évidemment pas sans défauts, on peut critiquer la centralité excessive des quatre professeurs de science politique ou la foi parfois immodérée dans les technologies de l’information ou encore ce que va devenir ce parti qui va inévitablement s’institutionnaliser et donc perdre de son « populisme ». Nul ne peut dire avec précision ce que la formation va devenir et si elle ne va pas se bureaucratiser à son tour (3). Ces difficultés sont à mettre en regard avec le danger opposé qui serait de prendre la participation pour une fin en soi, comme cela s’est en partie produit avec Nuit Debout : des débats sans fin entre élites. Podemos a d’ores et déjà accompli quelque chose d’important qui ne se mesure pas seulement au nombre de députés ou à l’influence sur les lois, le fait d’avoir mobilisé et redonné de l’espoir est déjà un grand accomplissement, surtout quand on voit qu’en France les individus partent au FN. L’espoir est donc possible.

Je finis sur une note plus solennelle. CM expliquent que le degré de crise institutionnelle a un effet important sur la survenue du populisme (RP 207). Ils ajoutent que dans les années 1930 les PC n’eurent aucune chance de devenir populistes car le Komintern était insensible aux caractéristiques nationales (RP213). Je crois en effet qu’il y a un fond de vrai. Alors que plusieurs auteurs font le rapprochement avec les années 1930 leur conclusion est principalement morale : barrer la route au Front National, combattre le « confusionnisme », empêcher la France de virer « à droite ». Je le dis depuis longtemps, CM et Podemos (« nous pouvons ») le disent également : ce qui pousse les Français dans les bras du FN est également la voie ou plutôt l’absence de voie proposée à gauche. Les gens ne vont pas au FN parce qu’ils deviennent racistes et xénophobes : ils y vont parce qu’ils veulent une solution à leurs problèmes. Celle-ci ne réside que marginalement dans la question des immigrés ; elle réside avant tout dans leur capacité à « faire peuple », à mobiliser leur « capital d’autochtonie ». Une politique efficace ne peut que partir des gens et de leurs représentations.

18 mars 2017


(1) Ana Domínguez et Luis Giménez, Podemos : sûr que nous pouvons !, Montpellier, Indigène éditions, 2015.
(2) Ana Domínguez et Luis Giménez, Podemos : sûr que nous pouvons !, Montpellier, Indigène éditions, 2015.
(3) Que souligne Héloïse Nez, Podemos – de l’indignation aux élections, Paris, les Petits Matins, 2015.

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