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Face à la fascisation du monde, l’objectif en France de la VIe République

Martine BOUDET spécialiste d’anthropologie culturelle- autrice de la revue « Les possibles »

dimanche 4 janvier 2026, par Martine Boudet

Une internationale d’extrême droite se met en place en Europe et à l’échelle des pays occidentaux. Cette lame de fond intervient dans une période de désorientation géostratégique. Au titre des nécessaires contre-offensives, ne faudrait-il pas des États généraux convoqués par les organisations du mouvement social et écologique, et impulsés à partir des bases et des citoyen·nes actif·ves et solidaires ?

La contre-révolution idéologique
Il n’est pas besoin de beaucoup épiloguer pour caractériser la période actuelle ; d’aucun·es ont clairement établi qu’une internationale d’extrême-droite se met en place, implicitement ou pas, en Europe et à l’échelle des pays occidentaux. Après avoir investi les pouvoirs intermédiaires (municipaux, régionaux…), les organisations qui se prévalent de cette appartenance ont désormais conquis les pouvoirs d’État dans de nombreux pays. En Amérique latine, continent qui a connu une embellie progressiste il y a une à deux décennies, après l’Argentine, c’est au tour du Chili de basculer. La réélection triomphale de D Trump aux USA a constitué un séisme à l’échelle internationale, dont les incidences réactionnaires font la une des médias et se font sentir régulièrement.

En France, fait peu commenté, du fait de la représentation proportionnelle, le Rassemblement national est le parti majoritaire au Parlement européen pour le deuxième mandat consécutif. Un vote républicain, pourtant observé par une grande partie des candidats, ne l’a pas empêché de devenir le premier parti représenté à l’Assemblée nationale en 2024. Qu’en sera-t-il à l’élection présidentielle de 2027 ?

Cette lame de fond intervient dans une période de désorientation géostratégique, la vie internationale évoluant au gré d’un multilatéralisme débridé, que ne parviennent pas à canaliser l’ONU et le TPI (Tribunal pénal international). Le refus de la mainmise nord-américaine et de l’OTAN par de nombreux pays non occidentaux ou du Sud global se traduit le plus souvent par des raidissements identitaires et des mimétismes expansionnistes, comme dans la Russie de V Poutine à l’égard de l’Ukraine ou en Chine à l’égard de Taïwan, ou bien en Israël géré par B Netanyaou, au détriment des droits les plus élémentaires du peuple palestinien. Dans tous ces cas, l’autoritarisme d’État est censé pallier les insuffisances diplomatiques et se traduit par une dangereuse course aux armements et par la mise en place d’une économie de guerre. Cette stratégie belliciste, qui est répercutée à l’échelle de l’Union européenne et de la France, est-elle précurseure de conflits guerriers de grande ampleur ?

Dans cette conjoncture, l’extrême droite apparaît comme la force idéologique principale qui vertèbre le débat géopolitique, en imposant un discours primaire et démagogique, de type ethno-nationaliste, xénophobe, suprématiste et masculiniste, nostalgique de l’ordre ancien et qui fait écho au sionisme et à l’islamisme radicaux, dans les contextes non occidentaux.

Les responsabilités du mouvement social
En France, les organisations du mouvement social ont leur part de responsabilités dans cette bascule. Pour résumer le passif, la gestion des intérêts du monde du travail, des services publics, des minorités et de l’environnement, s’est effectuée sur un mode souvent para-syndical, souvent sous l’angle d’une défense des intérêts catégoriels. À la différence des organisations de droite, qui se situent sur un plan identitaire (la conservation de l’État-nation et de sa culture politique), la réflexion sur les institutions républicaines paraît insuffisante. Entre autres exemples, la dérive autoritaire, qui s’est traduite par la mise en place en une décennie d’une législation liberticide (lois de sécurité globale, anti-séparatiste/ de respect des principes républicains, sur les manifestations…) dont les premières victimes sont les habitant-es des quartiers populaires, les manifestant-es dont les Gilets jaunes et les militant-es pro-palestinien-nes, les migrant-es, les écologistes… n’a pas donné lieu à une riposte organisée et unitaire à la mesure de cette régression[2]. Le ministère de l’Intérieur est devenu le centre de l’exécutif, qui tend désormais à être remplacé par celui des Armées, dans une conception toujours régalienne des services de l’État et des médias publics qui les cautionnent. En cas de victoire du RN à la prochaine présidentielle, cette organisation bénéficiera de cet arsenal juridique, de même que d’un électorat majoritaire dans les deux ministères précités, pour mettre au pas le mouvement social.

Autre silence, lourd de conséquences cette fois-ci en termes de solidarité internationale et francophone, celui qui prévaut à l’égard du secteur réservé de l’exécutif, celui de la Françafrique. Nul doute que l’idéologie coloniale déteint toujours sur le camp progressiste, alors que les peuples subsahariens luttent à l’encontre d’une emprise double, à la fois néocoloniale et impérialiste. Après l’échec des opérations d’éradication du terrorisme islamiste (opération Barkane), l’expulsion des troupes françaises de quatre pays du Sahel (Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad) est un événement peu commenté. De même que, grâce à la mobilisation de la génération Z, l’expulsion de l’autocrate malgache qui était à la solde de l’Elysée et qui fait suite à celle de son homologue sénégalais un an plus tôt[3]. Pendant ce temps, en dépit des mobilisations en faveur de la démocratisation des régimes nationaux, les peuples ivoirien, togolais, camerounais, congolais…vivent toujours sous la férule de dictateurs imposés de Paris.
À l’échelle internationale, la disparition des forums sociaux européens (FSE) et la marginalisation des forums sociaux mondiaux (FSM) sont des symptômes des difficultés à instaurer une pensée altermondialiste d’envergure, qui fasse contrepoids au nationalisme xénophobe[4].

Crise politique en France et forces de résistance
Le RN vient en fait en renfort des partis traditionnels de la bourgeoisie, pour la gestion des institutions de la Ve République. Un pouvoir fort est en effet une commande du camp conservateur, qui a fait face aux crises du système néolibéral et international : crise financière de 2008, crise écologique, crise sanitaire, crise énergétique du fait de la guerre en Ukraine, crise stratégique du fait des revers de la Françafrique au Sahel, et dans les Outre-mer…

La crise de la représentation conservatrice atteint l’exécutif, le camp du président actuel E Macron, étant lui-même minoritaire pour la première fois de la Ve République, ayant perdu l’emblématique bataille sur l’avenir des retraites. Autre facteur de déliquescence, également inédit, la condamnation pénale de l’ancien Président Sarkozy, du fait d’actes graves de corruption oligarchique. Celle-ci fait suite à celle de la candidate déclarée pour le RN à la présidence de la République, Marine Le Pen, pour les mêmes raisons.

Autant dire qu’au sein des institutions républicaines (la justice), comme de la citoyenneté que le mouvement social continue d’organiser ainsi que les médias progressistes (Mediapart…), il existe toujours des forces de résistance à visée émancipatrice. Le féminisme joue une carte maîtresse, pour contribuer à éradiquer les gouvernances d’obédience patriarcale, source d’une domination machiste qui opprime en fait toutes les catégories. L’intersectionnalité, dont l’une des composantes est l’antiracisme, optimise les relations intercommunautaires, offrant au peuple la perspective d’une diversité culturelle et d’un dialogue des civilisations enrichissant pour les humanités littéraires et artistiques ainsi que pour les sciences sociales. Les intenses mobilisations à finalité institutionnelle ou sociale dans les Outre-mer, en Kanaky, dans les Antilles françaises, comme le drame écologique subi par Mayotte…témoignent de l’aspiration ou de la nécessité communautaire de s’émanciper des jougs néocoloniaux.

La VIe République, un objectif fédérateur
L’objectif d’en finir avec le monarchisme républicain était partagé par tous les candidat-es de gauche, à l’élection présidentielle de 2007. La dérive autoritaire est passée par là, bouleversant l’imaginaire social et citoyen. De l’intérêt de reprogrammer l’objectif d’une VIe République authentiquement décentralisée (respectant le droit des territoires à l’au-détermination, comme en Corse[5]) et démocratique, sociale, écologique, féministe, antiraciste et solidaire…, dans la visée à la fois d’unifier les luttes catégorielles et d’une contre-offensive, celle de ne pas laisser à l’extrême droite le monopole de l’objectif du pouvoir d’État.

Face à cette menace existentielle, il importe de revivifier, de redynamiser l’idéal républicain. Cette démarche est conditionnée au fait de favoriser les dialogues inter-institutionnels, dans une perspective de rééquilibrage au profit des Régions et des autres collectivités territoriales, au profit des services publics d’éducation[6] et de recherche, de santé, de justice équitables pour tou-tes... Avec l’abrogation des lois liberticides, la police peut et doit reconquérir sa mission naturelle, celle de la protection des populations. Les médias publics doivent respecter la pluralité des opinions et du champ organisationnel et bannir toute forme de racisme dont l‘islamophobie qui sévit dans le contexte du conflit israëlo-palestinien[7] et induit des formes d’antisémitisme réactionnel, ainsi que la négrophobie, qui se manifeste par une censure systématique de l’actualité Afrique-France, et souvent de celle des Outre-mer. La chaîne France O (Outre-mer), fermée arbitrairement par E Macron, doit être réouverte et les programmes de l’Éducation nationale et de l’Université inclure l’histoire néocoloniale, l’enseignement des langues régionales et de la langue arabe, la littérature, la philosophie et les arts francophones, les programmes féministes et intersectionnels…Est de même nécessaire une campagne pour que les parlementaires contrôlent les relations Afrique-France pour mettre enfin fin aux ingérences de tous ordres[8], de même que la politique de défense nationale. Enfin, la France doit user de toute son influence pour que les outils diplomatiques (ONU, UE) et juridictionnels (TPI) soient systématiquement utilisés au profit de la fin des conflits guerriers, de la paix dans le monde et d’un multilatéralisme réellement assumé.

Au titre des nécessaires contre-offensives, ne faudrait-il pas des États généraux convoqués par les organisations du mouvement social et écologique, et impulsés à partir des bases et des citoyen·nes actifs/ves et solidaires ?

Notes
[1] Martine BOUDET spécialiste d’anthropologie culturelle- autrice de la revue « Les possibles » (Attac France)
https://france.attac.org/auteur/martine-boudet
[2] « SOS Démocratie en danger » (pétition)
https://www.change.org/p/sos-d%C3%A9mocratie-en-p%C3%A9ril
Des démarches ponctuelles ont été menées par la LDH à l’encontre du vote de la loi de sécurité globale, par la fondation Copernic et la CGT…
[3] « Sénégal : le Conseil constitutionnel valide la victoire du parti au pouvoir aux élections législatives » (Le monde, 27 11 2024)
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/11/27/senegal-le-conseil-constitutionnel-valide-la-victoire-du-parti-au-pouvoir-aux-elections-legislatives_6417101_3212.html
« Madagascar : le colonel Randrianirina souhaite qu’Andry Rajoelina soit jugé » (Jeune Afrique du 5 décembre 2025)
https://www.jeuneafrique.com/1746945/politique/madagascar-le-colonel-randrianirina-souhaite-quandry-rajoelina-soit-juge/
[4] Fidèle à sa tradition de valorisation des relations Sud-Nord, le prochain FSM aura lieu à Cotonou, au Bénin, en juillet 2026.
[5] « Quel avenir institutionnel pour la Corse ? (projet de loi constitutionnelle pour une "Corse autonome au sein de la République".) » (Vie publique, 1er août 2025)
https://www.vie-publique.fr/en-bref/298882-quel-avenir-institutionnel-pour-la-corse
[6] Riposte Education, collectif unitaire :
https://collectif-riposte-education.fr/
[7]« Pour le licenciement de Nathalie Saint-Cricq » Pétition de l’association Égalités
https://www.change.org/p/pour-le-licenciement-de-nathalie-saint-cricq
[8] « Face à la fascisation du monde, renforcer les solidarités populaires Sud-Nord » Tribune 16 juin 2025 - Invités de Médiapart
https://www.cadtm.org/Face-a-la-fascisation-du-monde-renforcer-les-solidarites-populaires-Sud-Nord?var_mode=recalcul
Transition politique au Niger et au Sahel, vers la fin de la Françafrique - Quel soutien internationaliste aux peuples en lutte ? 19 novembre 2023
https://www.cadtm.org/Transition-politique-au-Niger-et-au-Sahel-vers-la-fin-de-la-Francafrique

Source : Mediapart, 25 décembre 2025
https://blogs.mediapart.fr/martine-boudet/blog/261225/face-la-fascisation-du-monde-l-objectif-en-france-de-la-vie-republique

Republication : Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/02/face-a-la-fascisation-du-monde-lobjectif-en-france-de-la-vie-republique/