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La « gouvernance économique mondiale » selon le Nathan. T.S.

Marc Brunet

jeudi 23 juin 2016, par Commission Enseignement-Recherche

En classe de terminale générale (S, ES et L), le programme est articulé en trois grandes questions, dont la dernière est appelée : « les échelles de gouvernement dans le monde ». Cette question permet d’inculquer un message politique clair : le néolibéralisme s’est inéluctablement imposé comme l’idéologie dominante et exclusive à la fin du XX ème siècle. Une version scolaire de la célèbre phrase du M.Thatcher : « Il n’y a pas d’alternative ».

Les trois échelles de gouvernement en question sont : « l’échelle de l’Etat-Nation » (titre de la leçon : « Gouverner la France depuis 1946 »), ou comment le néolibéralisme est devenu la règle de gouvernement en France depuis les années 1980. La deuxième échelle est bien sûr « l’échelle continentale », à savoir comment l’UE est devenue le premier et le plus accompli espace de libre-échange au monde (titre de la leçon : « Une gouvernance européenne depuis le traité de Maastricht ») (1), et pour finir « L’échelle mondiale ».
L’échelle mondiale est la plus appropriée pour construire une tentative de roman de la mondialisation plus ou moins heureuse. Difficile aujourd’hui, même dans les manuels scolaires les moins critiques, de ne pas émettre quelques réserves à cette fiction de la « fin de l’histoire » par le triomphe mondial du néolibéralisme. Nous ne sommes plus au début des années 1990, quand Francis Fukuyama publiait « La fin de l’histoire et le dernier homme ».
Pour ne pas être long, je ne vais utiliser qu’un seul manuel scolaire, celui que les élèves de terminale de la série S ont dans le lycée où j’enseigne : Nathan,sous la direction de Guillaume Le Quintec et Eric Janin. Ce manuel n’a rien de particulier, il est malheureusement semblable à tous les autres. Si je prends appui sur la classe de terminale S, alors que les élèves ont un programme « allégé » par rapport à celui des séries ES et L, c’est simplement qu’aujourd’hui 50 % des élèves dans la voie générale sont dans la série S.
Dans le Nathan, la leçon sur « la gouvernance économique mondiale » est organisée en deux chapitres :
1. La coopération économique mondiale (1945-1990).
2. Vers une gouvernance économique mondiale. (Des années 1990 à nos jours).

Cette deuxième partie d’une leçon construite selon un plan chronologique simple, commence par poser la problématique suivante : «  Pourquoi et comment veut-on instaurer une gouvernance économique mondiale depuis 1994 ? »
La leçon date donc l’origine de cette nouvelle gouvernance économique mondiale de la signature du traité de Marrakech, acte de naissance de l’OMC. Il est donc logique que le premier chapitre de cette partie soit pleinement consacré à la promotion du libre-échange et de l’organisation internationale qui doit la promouvoir. Ci-dessous, je cite intégralement la leçon que les élèves ont à leur disposition pour savoir dans quelles conditions est née l’OMC et quels en furent les objectifs :
« A. Un nouveau cadre pour les échanges internationaux.
L’OMC est créée en 1994, pour renforcer le libre-échange et corriger les défauts du GATT. Elle s’occupe non seulement de l’industrie et de l’agriculture, mais aussi des services et de la propriété intellectuelle (brevets). Elle veut promouvoir les développement durable et oeuvrer pour que le commerce international bénéficie aux pays en développement. Elle peut sanctionner les Etats qui contreviennent à ses décisions ».

Magnifique ! Du Pascal Lamy dans le texte ? Non, un manuel d’histoire de terminale parmi d’autres.


(1) Dans les série ES et L, cette leçon couvre une période plus longue et cohérente historiquement : « Le projet d’une Europe politique depuis 1948 ». Si cette leçon est en série S amputée d’une partie importante du récit, c’est simplement que quand l’histoire-géographie a été rétablie en terminale S, en 2014-2015, il a fallu « alléger » le programme des ES et L, car les élèves de S ont un volume horaire deux fois moins important que celui de leurs camarades de ES et L. D’ailleurs le chapitre sur « la gouvernance économique mondiale » a lui aussi été allégé, puisqu’en ES et L, il s’agit d’étudier « la gouvernance économique mondiale depuis 1944 », alors que les élèves de S se contentent de « la gouvernance économique mondiale depuis 1975 ».

Par contre Pascal Lamy, on le retrouve à la page précédente dans un dossier intitulé : « L’OMC, un acteur majeur de la gouvernance économique mondiale ». Les auteurs ont donné pour titre à ce document, qui est un discours de P. Lamy devant l’Institut des hautes études internationales de Genève (14 mars 2006) : "L’OMC face aux critiques  ». Dans ce texte, le directeur général de l’OMC de 2005 à 2013 répond aux critiques faites, notamment par les altermondialistes, contre le libre-échange et l’OMC. Il bénéficie donc d’une tribune pour exposer ses arguments.
Comme la pédagogie c’est l’art de la répétition, en fin de chapitre, les élèves ont droit à l’éditorial du Monde du 9 mai 2013, quand le Brésilien Roberto Azevedo remplaça P. Lamy à la tête de l’OMC. Le monde titrait alors son éditorial : «  M. Azevedo doit sortir l’OMC de la paralysie ». Les auteurs du manuel, pour que personne ne puisse les accuser de propagande libérale, ont parsemé la leçon de documents dénonciateurs du libre-échange. Cependant ces documents sont avant tout iconographiques (Une de l’humanité, photo de manifestants à Seattle en 1999, affiche du CCFD) . Des images qui montrent mais n’expliquent rien, d’autant plus que les textes qui légendent ces images sont très courts et n’apportent aucune explication des oppositions en question.
Un seul texte de dénonciation du libre-échange est présenté aux élèves. Il s’agit d’un extrait du manifeste signé à Porto Alegre en 2005. Ce texte n’est pas contextualisé, il est présenté comme une liste de revendications, sans argumentation claire, comme l’étaient les textes de P.Lamy et R.Azevedo. Ce texte est intégré dans la leçon pour illustrer un court paragraphe du cours (« Contre la mondialisation libérale ») : « L’altermondialisme critique les conséquences sociales et environnementales du libéralisme imposé par les pays riches et les organisations internationales. Lors des sommets du FMI, de l’OMC ou G8, les altermondialistes organisent des manifestations contre une mondialisation au service des plus riches ».
Inutile de dire qu’après avoir lu cela, les élèves ne comprennent pas vraiment ce qu’est exactement ce mouvement, sinon un rassemblement de contestataires, sans réelles propositions au libre-échange.
Comme il n’y a pas d’alternative au néolibéralisme, mais qu’il y a tout de même des crises provoquées par l’application de cette idéologie, il faut expliquer ces crises, notamment celle de 2008, qu’il est difficile de passer sous silence. Voilà comment le manuel Nathan explique la crise de 2008 :
« Avec la mondialisation la croissance d’un pays dépend beaucoup plus d’investisseurs étrangers. Or, les difficulté d’une banque ou d’un Etat peuvent entraîner la défiance des investisseurs. Ainsi en 2007, une crise débute aux Etats-Unis, car les banques sont ruinées par l’incapacité des ménages à rembourser leurs prêts immobiliers. La crise devient mondiale et s’aggrave en 2010, parce que certains pays développés sont surendettés ».
Cette explication de la crise de 2008 est sûrement pour vous inédite, les élèves n’en apprendront pas plus sur le sujet ! Heureusement il ne s’agit que du manuel et les élèves ont un cours.
En guise de conclusion, la leçon sur « la gouvernance économique mondiale » se termine ainsi :
«  Par ailleurs, les normes environnementales s’imposent progressivement. Le protocole de Kyoto entre ainsi en vigueur en 2005, malgré le refus des Etats-Unis. La communauté internationale veut aussi réduire plus rapidement la pauvreté et l’inégal accès aux soins. Enfin les accords de Bali, signés en 2013, sont le premier succès du cycle de Doha (2). Les pays de l’OMC acceptent en effet de diminuer les subventions aux exportations agricoles et les droits de douanes sur les produits des pays les moins avancés ».
On l’a bien compris dans ce récit, il faut « positiver ».
Quant aux accords de libre-échange contre lesquels les populations, dans le monde entier, s’insurgent : TFTA, CETA, TISA, APE avec l’Afrique... les élèves n’en auront même pas connaissance puisque les auteurs n’en parlent pas, sinon une seule phrase pour dire : «  L’influence de l’OMC est aussi restreinte par l’existence d’accords régionaux de libre-échange, comme l’UE ou l’ALENA ».
On apprend ainsi furtivement que l’UE n’est qu’un accord de libre échange, au même titre que l’ALENA ! Curieux, car dans le chapitre précédent (« Une gouvernance européenne depuis le traité de Maastricht »), les auteurs de cette leçon affirment : « Le traité de Lisbonne est signé en 2007, et entre en vigueur en 2009. Il facilite le fonctionnement de l’Union, notamment le processus de décision. Il renforce les pouvoirs législatifs de l’UE, pour combler le déficit démocratique et tente de faire de l’Europe un réel acteur sur la scène mondiale ».
Finalement, l’Union européenne n’est pas qu’un simple accord régional de libre-échange. Sans doute l’auteur du chapitre sur la « gouvernance européenne » n’est pas le même que celui sur la « gouvernance économique mondiale », mais si en plus il faut une cohérence d’ensemble du manuel...

(2). Auparavant les élèves n’auront jamais entendu parlé du cycle de Doha. Il apparaît dans ce petit paragraphe, sans que les auteurs ne précisent de quoi il s’agit.