Nomination de Pap N’Diaye : un défi à relever

Martine Boudet - Christiane Vollaire membres du Conseil scientifique

dimanche 22 janvier 2023, par Commission Enseignement-Recherche.

La nomination de Pap N’Diaye au ministère de l’Education nationale a soulevé des débats tant à gauche qu’à droite. Cette situation paradoxale ne peut que nous interpeller.

Si les médias dominants se sont focalisés sur les réactions xénophobes de l’extrême droite, en fait, le mouvement social est directement concerné. Les intellectuels ont également des prospectives à construire sur ce sujet.

Les discriminations d’origine à l’Ecole et à l’Université

Les nominations simultanées d’Elizabeth Borne comme première ministre et de Pap N’Diaye comme ministre de l’Education nationale se veulent des avancées sociétales symboliques. Elles ne sont pas négligeables en matière de représentativité des femmes et des minorités d’origine, mais dans les faits sont sujets à instrumentalisation par le pouvoir macronien.
Au-delà de cet affichage « tokéniste » (1), les faits sont têtus : le projet de réforme des retraites, que pilote la première ministre, impacte grandement les droits des femmes salariées. Et combien de postes existent à l’Université française, équivalents de ceux des post colonial studies aux USA ? Combien d’intellectuels francophones sont obligés de faire des études ou carrière dans le monde anglo-saxon ? Outre Pap N’Diaye, c’est le cas d’Achille Mbembe, d’Alain Mabanckou….
Sous le ministère de Benoit Hamon, il n’y avait pas un seul poste d’arabe au CAPES (2) . Le comble étant que Macron avait proposé d’en créer, au moment de la mise en débat du projet de loi sur le séparatisme (pour "compenser" la lutte contre l’islamisme radical). Idée vite abandonnée face au tollé des droites et au silence des gauches.
Le vote de cette loi ne fait qu’aggraver la situation, y compris dans nos institutions : condamnation de "l’islamo-gauchisme" et des études post-coloniales, alors qu’il faudrait des études d’anthropologie culturelle concernant les diverses communautés et diasporas, dont celles qui sont issues des pays anciennement colonisés.

Ces faits structurels expliquent, entre autres facteurs, la séparation de facto d’intellectuels de la diversité avec les universitaires français et avec le mouvement social. De même que le peu d’enseignements prodigués à l’Ecole et à l’Université : littératures francophone et du monde en français (3) , langue et culture arabe, diversité et interculturel (en sciences de l’éducation)....

L’ambivalence du positionnement de Pap N’ Diaye

Pap Ndiaye, en tant qu’universitaire spécialiste des minorités aux USA, qui sont à l’origine du mouvement Black Lives Matter, que co-fondateur du CRAN (4) et président du musée de l’immigration, - ce musée que Nicolas Sarkozy avait refusé d’inaugurer en son temps- porte les problématiques du "racisme structurel", du "manque d’intégration" et des "violences policières". A rebours de la politique réactionnaire et répressive et de son prédécesseur, Jean-Michel Blanquer. Par ailleurs, dans une période qui voit parader police et armée au risque de la mise au pas de la société, les sciences sociales et l’Education nationale pourrait enfin mises sur le devant de la scène, comme disciplines et institution motrices de citoyenneté.
La marge de manoeuvre de Pap N’Diaye est et sera limitée, entouré qu’il est de proches de l’ancien ministre. D’autres personnalités de la diversité n’ont pu en leur temps, influer sur la politique gouvernementale de droite : Azouz Begag, Rama Yade, Fadela Amara. L’avenir dira, bien sûr, en fonction des actes posés.

Intellectuels et mouvement social interpellés

Dans cette situation improbable, une responsabilité spécifique incombe au mouvement social, celle de sortir de certains immobilismes et blocages, et d’assumer des éléments de programme qui restent le plus souvent au niveau des non-dits ou de discours en coulisses. Avec quels intellectuels et responsables des communautés racisées collaborent nos syndicats, associations et partis ? Quel espace leur est effectivement réservé ? La représentativité des quartiers populaires est-elle suffisamment assurée ? (5)

C’est une occasion de sortir de l’éternelle antienne sur "l’identité nationale" et la "laïcité". Comme si les relations post coloniales et intercommunautaires pouvaient se limiter à celles à entretenir, sur le mode sécuritaire, avec la composante islamiste des populations racisées.

Les études africaines et de littérature francophone sont à revendiquer à l’Université et à l’Ecole, tout comme l’anthropologie culturelle, l’enseignement de l’arabe et de sa culture, l’éducation à la diversité et à l’interculturel. Ces éléments de programme sont à ajouter à ceux qui concernent le droit de vote des étrangers non européens (6) et d’autres préconisations (7).

A force de combats des minorités, la problématique des discriminations d’origine est désormais reconnue en tant que telle. Mais à la différence des discriminations de genre ou de la défense de l’environnement, on ne peut que constater les blocages de la société à y remédier, et pas seulement chez les droites. L’une des raisons est que cette cause implique des évolutions géo-politiques, dans les relations avec les pays d’origine ou avec les régions d’Outremer. Sur une base historique très chargée et encore non épurée, de type esclavagiste, (néo)coloniale... . Il n’apparaît pas judicieux de laisser le domaine de l’international et de la Coopération au macronisme (au nom du "rayonnement" international de la France...) et à l’extrême droite (qui argumente en faveur de la lutte contre une immigration "ruineuse", et de la souveraineté nationale...).
Contrebalancer de manière visible les programmes de ces autres composantes politiques s’impose à l’heure de grands conflits guerriers, que ce soit au Sahel ou en Europe (8).
Peut-il advenir une 6e République, sans la réforme du secteur international, qui est l’une des sources de la précédente (guerre d’Algérie et décolonisation partielle ...), et un marqueur de ce pays ? C’est de la responsabilité de notre génération d’enfin assumer toute cette histoire.

Notes
(1) Le tokénisme (tokenism en anglais) est une pratique consistant à faire des efforts symboliques d’inclusion vis-à-vis de groupes minoritaires dans le but d’échapper aux accusations de discriminations. La pratique est à différencier de la discrimination positive, le tokénisme n’étant pas forcément pratiqué dans l’intention de promotion des individus mis en avant mais plutôt dans l’intention de cacher la réalité et de produire des « cache-misère » (Wikipédia).

(2) « Monsieur Benoît Hamon, faites apprendre l’arabe par l’Etat » (pétition) https://secure.avaaz.org/community_petitions/fr/Monsieur_Benoit_HAMON_Ministre_de_lEducation_nationale_M_HAMON_faites_apprendre_larabe_par_lEtat/
https://www.aplv-languesmodernes.org/spip.php?article5566

(3) ‘Des écrivains plaident pour un roman en français ouvert sur le monde » (Le Monde, 15 03 2007) https://www.lemonde.fr/livres/article/2007/03/15/des-ecrivains-plaident-pour-un-roman-en-francais-ouvert-sur-le-monde_883572_3260.html
https://franorfon.org/articles/10.16993/rnef.8/
(4) CRAN : Conseil représentatif des associations noires.
(5) « La NUPES loin de faire l’unanimité dans les quartiers populaires » (Politis) https://www.politis.fr/articles/2022/05/la-nupes-loin-de-faire-lunanimite-dans-les-quartiers-populaires-44417/
(6) « Lettre ouverte aux partis signataires des accords de la NUPES »
http://amitie-entre-les-peuples.org/Lettre-ouverte-aux-partis-signataires-des-accords-de-la-NUPES-Nouvelle-Union
(7) « Adresse aux candidats Nupes » (L’Humanité)
https://www.humanite.fr/en-debat/discriminations/adresse-aux-candidats-nupes-751005
« Les discriminations « systémiques » résultent de logiques institutionnelles ou sociétales comme les discriminations sexistes qui exigent des mesures fortes à partir d’une grande consultation des premier·ère·s concerné·e·s, des organisations antiracistes, du Défenseur des droits, de la CNCDH, des syndicats… (...) Abolissez la « loi séparatisme ». Désormais comme pour les femmes victimes de violence, il faut favoriser les signalements, encourager un #MeToo antiraciste, soutenir les luttes comme celle des femmes de l’Ibis Batignolles (noires, femmes, surexploitées, étrangères). Lutter contre ces dominations et oppressions nécessite de les articuler entre elles (classe, genre, « race »). L’émancipation est un tout.
(...) Ces droits, comme l’accès aux soins, doivent être effectifs, préservés et même accrus, comme le droit de vote des étranger·ère·s non européen·ne·s. L’inéligibilité doit être prononcée pour les personnes condamnées pour incitation à la haine raciale. Le récépissé de contrôle d’identité doit permettre de lutter contre les contrôles au faciès. »

(8) Vidéo d’Aminata Traoré, https://youtu.be/JUC8nBYG-GQ

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