Le fondement de la tripartition

Extrait du livre « Éléments fondamentaux pour la solution du problème social »

dimanche 15 juin 1919, par Rudolf Steiner.

Les fondements pour la tri-articulation (tripartition) de l’organisme social ont été posés en 1918 par Rudolf Steiner, suite à la catastrophe de la seconde guerre mondiale. Sur le plan social, 100 ans après, la situation n’a pas évolué et les pouvoirs économiques dictent toujours leurs lois aux pouvoirs politiques qui, dans la culture, orientent les esprits vers les seules nécessités économiques de la société. Il est impératif de faire évoluer ces trois institutions et pouvoirs financier, politico/juridique et culturel dans un projet démocratique en rapport avec l’humain.

L’essentiel de la notion de tripartition consiste en son indépendance totale par rapport aux préjugés de classe ou de parti, ce qui lui permet de considérer les conditions sociales sous l’aspect d’une question fondamentale : que pouvons-nous faire, au stade actuel de l’évolution humaine, pour donner des structures viables aux différents organismes sociaux ?

Quiconque cherche de bonne foi à résoudre ce problème ne peut méconnaître l’antagonisme destructeur qui oppose, à l’époque moderne, la vie économique à la vie politico-juridique. La division de l’humanité en classes sociales, telle que nous la vivons actuellement, résulte d’un processus d’ordre économique. C’est dans et par le développement économique que les hommes sont devenus qui prolétarien, qui entrepreneur, qui travailleur dans le domaine des valeurs culturelles. Ce fait ne cesse d’être souligné par les tendances socialistes qui s’en servent pour justifier leurs revendications et le posent ensuite comme une évidence. Or ces mêmes socialistes omettent de se demander -pourquoi la vie économique a pu prendre une influence aussi décisive sur la classification de l’humanité. Ils ne voient pas que cette division en classes s’est établie parce que les for¬ces économiques n’avaient pas en face d’elles une activité politico-juridique pour leur résister. Par le circuit économique, l’homme s’est trouvé sur un terrain qui l’isolait. Il n’a pu s’intégrer à la société qu’en fonction de son contexte économique. La compréhension de l’homme par l’homme en a été compromise. La communication était coupée ; la seule ressource consistait désormais à grouper les hommes d’une même couche sociale afin de l’emporter soit par le nombre, soit par la force. Aucune organisation politico-juridique capable de refaire l’union des groupes humains figés dans l’isolement n’a surgi des profondeurs de l’humanité en évolution. On n’a pas vu que les impulsions politico-juridiques du passé vont à contre-courant des forces économiques modernes.

Or il est inadmissible, en gérant l’économie en fonction du progrès réalisé au cours des deux derniers siècles, de permettre une dégradation sociale due à des conceptions politico-juridiques propres à des époques antérieures. Mais il ne faut pas non plus espérer qu’une réorganisation de l’organisme social puisse s’appuyer sur le système des classes car celui-ci s’est constitué sans orientation politique nouvelle. Il va de soi que les classes opprimées nient le bien-fondé de cette dernière affirmation. Leurs représentants estiment avoir suivi, depuis plus d’un demi-siècle, une orientation politique nouvelle. Dans mon livre « Fondements de l’organisme social » j’ai démontré qu’il n’en est rien, et je me suis basé sur cette constatation pour développer une pensée constructive sur le plan social. Karl Marx et ses disciples ont en effet appelé à la lutte une classe sociale déterminée, mais ils ne lui ont proposé que des idées empruntées aux représentants de la classe qu’ils devaient combattre. C’est pourquoi, même si la lutte atteignait le but souhaité par beaucoup, ceci n’amènerait rien de fondamentalement nouveau mais perpétuerait l’ancien système sous la conduite de dirigeants issus d’une classe sociale différente de celle qui jusqu’alors détenait le pouvoir.

L’intelligence de ce fait ne conduit certes pas encore à l’idée de la tripartition, mais elle constitue une étape nécessaire sur le chemin menant à elle. Tant qu’elle n’aura pas touché un nombre d’hommes suffisant, c’est dans les routines politico-juridiques du passé que l’on continuera malgré tout à puiser les orientations présumées indispensables à la solution des problèmes économiques actuels. Tant qu’on n’aura pas acquis cette intelligence, on sera rebuté par l’idée de la tripartition sociale pour la bonne raison que celle-ci heurte les vieilles habitudes de pensée.

Il est tout à fait compréhensible que les hommes d’une époque aussi fertile en malheurs que la nôtre reculent devant l’exigence d’une pensée autonome, issue des profondeurs de l’existence humaine. Nombreux sont ceux qui, accablés par l’époque que nous vivons, dés-espèrent du pouvoir créateur de la pensée. Ils prennent le parti d’« attendre » que les « circonstances » créent une situation plus favorable. Or jamais les « circonstances » ne créeront rien que la pensée humaine ne leur insuffle.

Mais - dit-on souvent - les meilleures idées restent impuissantes en face de circonstances défavorables. L’idée de la tripartition tient compte de cette objection.

Elle part de l’expérience que ni la pratique routinière dépourvue d’idées, ni les idées abstraites purement théoriques ne sont capables d’édifier un organisme social viable. C’est pourquoi elle rompt avec la tradition de poser un programme. Nous connaissons trop ces programmes pour ne pas savoir qu’ils se sont toujours heurté à la réalité, quelle que soit leur excellence, leur noblesse d’inspiration ou leur ingéniosité. Dans le secteur économique, l’idée de la tripartition tient compte ces réalités actuelles qui sont les données fournies par la nature d’une part et la vie humaine de l’autre. Elle tient compte de la conscience du droit que l’humanité a acquise au cours des derniers siècles de son évolution. Elle tient compte enfin d’une vie de l’esprit qui forme des individus capables de comprendre les exigences vi¬tales de l’organisme social et de rendre ainsi possible son existence. Nous sommes convaincus que l’organisme social triparti permettra aux individus de coopérer de manière à réaliser par cette collaboration, ce qui se dérobe aux programmes théoriques et abstraits

Quiconque refuse de discerner la différence essentielle entre l’idée de la tripartition et les théories sociales habituelles, ne sera pas convaincu de sa fécondité. L’idée de la tripartition est profondément réaliste ; au lieu d’imposer à la vie un programme rigide elle commence par préparer le terrain au libre épanouissement des impulsions sociales vivantes. Les problèmes du présent et du proche avenir sont tels qu’ils ne peuvent être posés à l’intellect, mais doivent être résolus par une manière de vivre qui reste à réaliser. L’humanité actuelle ne fait que pressentir les questions sociales. Celles-ci n’apparaîtront sous leur vrai jour qu’au moment où la structure même de l’organisme social permettra aux trois forces vives œuvrant dans l’existence humaine de quitter le domaine du pressentiment instinctif pour ac¬céder à la conscience claire. La manière actuelle de traiter ces questions donne souvent l’impression d’un man¬que de maturité à qui la considère avec une connaissance profonde de la vie. On dit alors : les hommes ne sont pas mûrs pour modeler leur vie sur des idées. En réa¬lité, ils seront mûrs pour des réponses dès que les questions se poseront en toute clarté, dégagées des préjugés séculaires qui en dissimulent la portée.

Telle est la situation actuelle, vue par celui qui vient à la tripartition à travers l’expérience profonde des réalités de notre temps. Sa vision du monde moderne lui inspire le désir d’agir. On aura assez échangé de paroles quand, des paroles, sera née l’action

TRIPARTITION SOCIALE, DÉMOCRATIE ET SOCIALISME

L’une des mutations profondes issues de la guerre mondiale s’effectue sur le terrain de la démocratie. Pour un esprit ouvert à l’évolution historique, il devrait être évident que les structures des peuples évoluent nécessairement vers une démocratisation radicale. La catastrophe de la guerre mondiale a démontré la stérilité de tout ce qui s’oppose à la démocratie. Les forces anti-démocratiques ont causé elles-mêmes leur propre destruction. S’il y en a toujours qui songent à la restauration des principes anti-démocratiques, on ne peut qu’espérer qu’ils comprendront la démonstration fournie par la réalité historique dans un fleuve de sang.

Toutefois, la question de savoir comment pratiquer la Démocratie, exige une prise de position inconnue sous cette forme par le passé. Le mouvement social est main-tenant entré dans une phase d’évolution qui nous oblige à penser le problème de la démocratie. La question cruciale se pose désormais en ces termes : comment incorporer le mouvement social dans la vie démocratique ? Dans la situation actuelle il ne s’agit pas de s’adonner à de vagues revendications politiques en proposant une idéologie formée à partir des intérêts vitaux de tel groupe social isolé. C’est une compréhension de l’organisme social dans son ensemble qui devient de plus en plus indispensable.

Les tenants du capitalisme n’étaient pas toujours les seuls à redouter le déferlement du mouvement social sur le monde moderne. Dans une majorité de motivations égoïstes se profilaient quelques esprits solitaires qui virent dans la forme que prenait l’évolution de la vague sociale, une menace pour la démocratie véritable. Que deviendra le libre épanouissement des individualités humaines dans un système où la vie culturelle n’est plus qu’une superstructure idéologique de l’économie, comme nous en voyons l’exemple dans la pensée de ceux qui veulent établir l’ordre social en imposant à tous une doctrine matérialiste de l’histoire ? S’il s’oppose au libre épanouissement de la personnalité humaine, le socialisme appliqué ne pourra libérer la vie culturelle de sa prison capitaliste mais l’enverra à sa perte irrémédiable.

Quiconque fait abstraction des intérêts liés à sa propre condition pour porter un jugement objectif sur le mouvement social en tant que nécessité historique inéluctable, se trouve devant cette question impérieuse : comment satisfaire à ces exigences sans entraver le libre épanouissement des aptitudes individuelles qui est la condition même de toute évolution future ? Dans la société fondée sur les structures économiques du capitalisme, le terme de démocratisation recouvrait autre chose que dans une société d’inspiration sociale.

Il faudra se rendre compte que les aspirations culturelles des hommes doivent s’affirmer indépendamment des impulsions sociales. Ne nous laissons pas aveugler par l’assertion dogmatique qu’une économie socialiste se dotera elle-même d’une vie culturelle florissante. Ceux qui acceptent ce dogme ne comprennent pas que sans la fécondation permanente d’une vie culturelle portée par des individus libres, l’économie, loin de progresser, se figera dans la sclérose. Les facultés humaines qui doivent féconder la vie sociale et la rendre dynamique ne sauraient jaillir de la vie économique. L’économie sert de support à la vie humaine, mais la nature de l’homme dépasse le cadre économique. Les forces économiques ont un champ plus restreint que le plein épanouissement de la nature humaine. Si évident que ce soit sur le plan individuel, cette évidence n’est pas devenue réalité dans la vie moderne. L’opinion et les pouvoirs publics accusent une tendance nettement opposée à cette vérité première. Les hommes se plient à des conditions de vie dont une réflexion réelle leur dévoilerait l’absurdité. Ils s’en tirent en se dupant sur la contra¬diction de leur existence et en refusant d’en prendre conscience.

Cette contradiction révèle un trait significatif de la vie moderne. Les facultés de jugement et de sentiment qui sommeillent dans chaque individu et que la vie culturelle sainement développée doit porter à maturité ne débouchent pas sur les institutions sociales de l’homme moderne. La société moderne étouffe le libre épanouissement de l’individu.

Il s’agit là d’une double oppression émanant d’une part de l’Etat, d’autre part de la vie économique. Consciemment ou inconsciemment, l’homme se révolte contre cette oppression. C’est cet état de révolte qui est la cause profonde des revendications sociales de notre époque. Tout ce que celles-ci impliquent par ailleurs n’est que vague superficielle recelant les pro¬fondeurs agissantes de la nature humaine.

La révolte contre l’oppression par l’ Etat s’exprime dans l’aspiration à la démocratie véritable ; la révolte contre la contrainte économique s’exprime par le désir de donner à l’économie des structures parfaitement sociales.

Dans l’Etat moderne tel qu’il s’est constitué au cours des derniers trois ou quatre siècles, l’humanité aspire à la démocratie. Pour devenir une réalité vivante, cette démocratie doit s’appuyer sur les forces de la nature humaine qui peuvent vraiment s’exprimer par la voie démocratique. Seules des institutions permettant à tous les hommes de déterminer leurs rapports réciproques en tant qu’adultes responsables feront évoluer l’Etat dans le sens de la démocratie. Chaque individu adulte et responsable doit prendre une part égale à l’établissement de ces normes. L’administration et la représentation du peuple seront alors le reflet vivant de l’état de conscience d’un être adulte et psychiquement équilibré.

Or un parlementarisme et une administration ainsi conçus peuvent-ils réglementer la vie culturelle qui doit garantir le libre épanouissement des facultés individuelles ? Toute entrave dans ce domaine serait néfaste pour la vie sociale. Cet épanouissement ne se produit que dans une atmosphère soumise aux seules impulsions de la vie culturelle. Pour reconnaître et développer judicieusement les dons d’autrui il est besoin d’une formation spécifique. Pour s’affirmer dans la vie, ces dons demandent à être dirigés par l’expérience d’un guide parfaitement familiarisé avec leur champ d’appli¬cation. L’équilibre social d’une collectivité dépend du concours de personnalités ayant acquis une expérience parfaite dans les différents domaines de la vie, et sachant révéler cette expérience dans le cadre de la vie culturelle. Ne pensons qu’au rôle éminemment social de l’enseigne¬ment à tous les niveaux. Ce domaine ne nous montre-t-il pas que l’épanouissement des facultés individuelles et leur formation pratique dans un certain domaine dépendent de l’expérience personnelle de l’enseigne¬ment dans ce domaine ? Qu’avons-nous à espérer sur le plan social si la nomination d’un enseignant dépend de critères étrangers à ses qualités individuelles ? Les forces vives de la démocratie sont essentiellement liées au dénominateur commun de tous les humains majeurs et responsables. Mais ces forces démocratiques ne sauraient fournir de directives pour l’élément le plus individuel de l’être. Pour appliquer honnêtement et vraiment la démocratie, il faut en exclure la sphère personnelle de l’individu. Les principes démocratiques et les mesures administratives qui en découlent ne sauraient imposer de directives à une activité humaine résultant du libre développement des facultés individuelles. Une démocratie digne de ce nom doit se déclarer incapable de donner des impulsions contraignantes dans ce secteur. Pour transformer l’Etat traditionnel en démocratie véritable il est nécessaire d’accorder toute son autonomie à la sphère personnelle où les impulsions fécondes sont toujours le fait d’une évolution individuelle qui ne saurait être réglementée par le dénominateur commun des citoyens responsables.

Par contre, tout citoyen majeur est capable de former un jugement sur les relations juridiques d’humain à humain. Il s’agit là de rapports collectifs qui ne peuvent présenter un caractère social qu’à condition de constituer une volonté collective, fondée sur des volontés individuelles concordantes et trouvant une expression adéquate dans les institutions démocratiques.

L’évolution fondée sur les facultés individuelles ne saurait trouver son ex¬pression dans le cadre des institutions inspirées par une volonté collective ; les institutions ne doivent pas exercer de contrainte sur le libre épanouissement des volontés individuelles. Le comportement de l’individu se com¬pare en quelque sorte au rendement d’un terrain de culture. On ne peut cultiver un domaine en fonction de besoins absolument étrangers à sa constitution ; il faut tenir compte de la constitution de chaque parcelle pour tirer profit de toute la richesse du sol. Il en est de même pour le domaine de l’esprit : l’initiative personnelle fondée sur les facultés de l’individu doit pouvoir trouver une expression sociale ; cette initiative ne doit pas être déterminée par une volonté collective. Toute contrainte exercée par la volonté collective est socialement stérile car elle prive la communauté des fruits des facultés individuelles.

Le seul chemin menant à l’épanouissement le plus efficace de ces facultés individuelles, c’est leur autogestion. Cette autogestion est la condition indispensable à l’avènement d’un contexte social où l’initiative personnelle ne subit pas les contraintes d’une volonté collective, mais où la collectivité s’enrichit de l’apport individuel de chacun de ses membres.

Une fois autonome, la vie culturelle établira elle-même les critères selon lesquels chacun trouvera sa place dans une société où l’autorité de la loi cède le pas à la confiance réciproque. Les personnes chargées de l’instruction publique seront libérées des contraintes imposées par un programme pédagogique officiel ; au lieu d’appliquer un programme, ils chercheront à con¬naître les réalités de la vie ; leur activité pédagogique s’inspirera de l’observation directe de la vie. Il s’affirmera une tendance à intégrer dans l’organisation culturelle des spécialistes du secteur économique ou juridique disposant d’une expérience pratique de longue date. Ceux-ci pourront y établir les contacts humains grâce auxquels leurs connaissances techniques atteindront leur pleine fécondité pédagogique. Les responsables de la vie culturelle, d’autre part, feront des stages périodiques qui leur permettront de garder un contact fructueux avec la réalité pratique.

Une structuration de l’organisme social impliquant l’autogestion de la vie spirituelle ne menace en rien l’unité de cet organisme, mais au contraire, la constitue. Seule l’administration sera structurée ; dans la vie des hommes, c’est l’unité qui se manifestera. L’être humain sera libéré de l’appartenance à une classe sociale faisant écran devant la vie. Il y aura des échanges permanents entre la vie culturelle et les autres domaines de l’organisme social. La tradition et l’opinion publique, formées au sein de la vie culturelle, seront des forces autre¬ment plus fécondes que le système rigide dû à l’isole¬ment des classes. A l’avenir, la structure de l’organisme social répondra aux nécessités pratiques objectives, jouissant de son autonomie, cette objectivité pratique développera une force qui agira dans les hommes sans les prendre dans ses filets tyranniques.

Il est hors de doute qu’une vie économique et juridique à caractère vraiment social ne peut se développer que si les hommes ont une pensée et une sensibilité sociales. L’implication de la vie culturelle dans l’administration de l’Etat n’a pas favorisé jusqu’à présent cette évolution ; un regard objectif sur l’état actuel des choses suffit à le montrer. Celui qui puise ses jugements aux sources mêmes de la vie ne se fait guère comprendre à notre époque ; il se heurte à un état d’esprit dépourvu des cordes vibrantes d’une pensée et d’une sensibilité formées à l’expérience de la vie, un état d’esprit dont l’abstraction et la rigidité reflètent les méthodes de l’éducation étatisée. Ceux qui estiment faire preuve d’un maximum de sens pratique en réalité n’en possèdent guère. Ils ont acquis une incontestable routine dans le domaine étroit de leur spécialité. Confondant routine et sens pratique, ils traitent de haut tout individu qui refuse de se laisser engoncer dans le même conformisme routinier. Or la majeure partie de leur vie intellectuelle, affective et volitive est gouvernée par un principe abstrait, étranger à la vie. Cette mentalité est le fruit de l’éducation étatisée qui refuse l’expérience vécue au profit d’une pensée et d’une sensibilité abstraites et ramenées au niveau médiocre que tout adulte moyen connaît de par sa nature humaine, sans même avoir acquis d’expérience personnelle. C’est pour¬quoi les revendications sociales du présent rencontrent généralement si peu d’écho. Les bases mêmes du com¬portement social sont en défaut devant les exigences de l’organisme social. Beaucoup de gens souhaitent une réforme, aussi pense-t-on devoir les contenter en créant de nouvelles lois et prescriptions. Mais une véritable refonte ne peut se faire ainsi. Les nécessités sociales de notre époque ne sauraient s’ accomoder de solutions temporaires tel le renversement des pouvoirs politiques. La « question sociale » a été portée à la surface de l’évolution historique et il faudra désormais compter avec elle. Elle exige une évolution intellectuelle et affective basée sur un accord parfait et fécond entre la vie culturelle et la société dans son ensemble. On ne pourra pas socialiser une fois pour toutes, puisqu’il s’agit d’un processus continu ; autrement .dit, la société devra être maintenue à l’état de socialisation permanente.

L’esprit asocial voire antisocial des prétendus socialistes actuels découle de l’orientation traditionnelle de la vie culturelle, principalement dans le secteur de l’enseignement. Cette vie de l’esprit tombée dans l’abstraction a faussé tout jugement quant à sa propre nature véritable. L’idée que les ressorts profonds de l’existence humaine se situent au niveau de l’organisation économique jouit aujourd’hui d’une faveur considérable ; la vie culturelle est en quelque sorte considérée comme une superstructure, une idéologie sécrétée par l’économie. A un niveau plus ou moins conscient, cette conception trouve l’adhésion de la presque totalité du prolétariat qui est le porte-parole des revendications de l’époque où la vie culturelle cesse de représenter une valeur intrinsèque ; ses manifestations concrètes, sociales, pro¬cèdent désormais de directives politiques ou économiques. Il s’agit là d’une dégradation de la vie culturelle, qu’elle ne peut surmonter qu’en accédant à l’autonomie. Relégué dans un monde purement économique par l’emprise de la technique et du système capitaliste, le prolétariat espère qu’avec une simple réforme des structures économiques, la régénération des domaines juridique et culturel « irait de soi ». Fortes de l’expérience que la vie culturelle moderne n’est qu’un sous-produit de l’organisation politique et économique, les masses laborieuses restent attachées à cette conception des choses. Un organisme social réalisant cette conception réserverait aux travailleurs une déception amère ; ils devraient admettre qu’une vie culturelle issue d’une organisation sociale exclusivement fondée sur des bases économiques crée une situation encore plus lamentable que par le passé. Le prolétariat devra reconnaître l’impossibilité de redresser la situation par une réforme purement économique et tendre à dissocier les trois éléments juridique, culturel et économique pour former les assises d’un organisme social viable. Le mouvement social du prolétariat s’implantera sur un terrain fécond dès lors qu’il cessera de proclamer que l’économie moderne a donné lieu à des structures culturelles et juridiques profondément antisociales qui ne sauraient être amendées qu’au prix d’une réforme économique. Il reconnaîtra que la culture moderne s’est dotée d’un système économique qui ne peut être transformé qu’à condition de se dissocier de l’organisation juridique et culturelle afin d’ouvrir la voie à une triple autonomie. La civilisation moderne subordonne tout à l’économie ; la voie du salut consiste à supprimer cette subordination, non à l’accentuer encore. C’est l’asservissement du prolétariat moderne à la vie économique qui lui fait chercher le salut dans une réforme économique. Le jour où il se libérera de ce préjugé, où il aura la révélation instinctive que la vie culturelle et juridique ne doivent pas être des émanations idéologiques de l’économie mais que l’événement le plus néfaste pour l’époque moderne a justement été l’apparition d’une telle idéologie - ce jour fera poindre l’aurore d’une ère nouvelle que beaucoup d’entre nous appellent de leurs vœux.

Soustraite au dirigisme de l’Etat, la vie économique se fondera d’une part sur l’expérience pratique objective, et d’autre part sur le contexte économique sur lequel repose la vie des personnes et des collectivités. L’expérience économique ne peut fructifier sur le terrain destiné à manifester ce qui appartient à chaque humain adulte et responsable, elle a besoin du terrain spécifique de l’organisation économique se gérant elle-même. De même, l’autorité acquise par un homme dans tel secteur de la vie économique ne peut s’exprimer dans les structures politiques de l’Etat, qui doivent être égalitaires, mais se répercutera uniquement sur d’autres branches de la vie économique. Les hommes appartenant à une même branche économique devront former des groupements coopératifs qui s’associeront avec des hommes appartenant à d’autres branches. Les échanges continuels entre ces associations coopératives permettront l’organisation des intérêts de la consommation et de la production. Le circuit économique ne répondra donc qu’aux seules impulsions économiques.

Dans ce domaine, les rapports entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels seront d’ordre purement économique, leurs rapports juridiques étant réglés sur le plan juridique, lui aussi autonome. L’ouvrier sera l’associé libre du directeur d’entreprise puisque leurs rapports seront fondés sur la répartition du fruit de leur travail et non pas sur une pression économique résultant de la situation privilégiée du personnel dirigeant. Le principe de l’association dans le secteur économique modifiera les critères du contrat qui lie le travailleur manuel au directeur intellectuel de l’entre¬prise ; l’ouvrier participe à part entière au bénéfice de la production, alors qu’aujourd’hui il est nécessairement en lutte contre les intérêts de la direction de l’entre¬prise. En connaissant ainsi sa situation économique en tant que consommateur, l’ouvrier aura dans sa branche de production des intérêts identiques et non contraires à ceux du cadre intellectuel. Cette évolution ne peut se faire dans une organisation économique dont la force motrice est la rentabilité du capital ; elle exige un système plus souple où la valeur des produits s’établit en fonction de l’équilibre global entre la consommation et la production. Or ce genre de communauté sociale n’est possible que si les intérêts spécifiques des professions, de la consommation et de la production, trouvent leur expression dans des associations procédant des différentes branches économiques et communiquant entre elles pour former l’unité du corps économique total. Initialement, les associations grouperont les intérêts particuliers des différentes branches économiques ; la confédération de ces associations et l’administration centrale qui se formera pour l’intérêt commun donneront les impulsions sociales nécessaires à l’élaboration de la valeur des produits et des biens. Il est impossible de socialiser une entreprise isolée, puisque la socialisation ne peut consister qu’à empêcher l’effet antisocial de l’établissement des valeurs par lequel une entreprise s’insère dans l’ensemble de la vie économique. Une socialisation ainsi conçue détruit les éléments du système capitaliste qui donnent à la propriété privée son caractère nocif. (Le rôle du capital dans l’organisme social a été traité dans mon livre « Les Fondements de l’organisme social »). Il semblerait évident qu’en tant que moyen de production au service de la collectivité le capital n’est pas « à supprimer ». Le capital n’est pas nocif en soi, il devient nuisible du fait qu’il est géré au service de la propriété privée lorsque celle-ci peut rendre dépendantes d’elle-même les structures sociales du corps économique. Si, par contre, ces structures sociales procèdent des associations économiques que nous venons de caractériser, le capital se voit privé de tout moyen d’action antisociale. De telles structures sociales empêcheront le capital de se dissocier de la gestion des moyens de production pour servir l’ambition de ceux qui vivent non pour participer aux processus économiques mais pour les utiliser en parasites. On peut certes objecter que la répartition des revenus des non-actifs sur la masse des travailleurs actifs donnerait un résultat insignifiant. Ce raisonnement séduit par son bien-fondé, mais ne dissimule pas moins la vérité puis qu’il est sans importance aucune dans la structure de l’organisme social. L’existence des actionnaires non-actifs est nuisible non pas parce qu’elle retire une partie relativement peu importante du bénéfice de la population active, mais parce que la possibilité d’avoir des revenus sans travail donne au corps social tout entier une empreinte d’iniquité. Il y a une différence entre un corps social qui permet de constituer des revenus sans travail et un autre qui ne le permet pas, tout comme il y a une différence entre un organisme déversant ses impuretés dans un abcès et un autre qui ne peut former d’abcès nulle part.

Du fait des groupements coopératifs caractérisés ci-dessus, un organisme social sain exige la mise en place de certaines institutions qui effarouchent encore les préjugés économiques actuellement en cours. Dans un organisme social valide, l’investissement de capital porte sur la seule fabrication d’un ensemble de moyens de production. Une fois mis en service, ce complexe pourra être géré par son producteur aussi longtemps qu’il sera en mesure d’y consacrer ses facultés individuelles. A la retraite de ce dernier, le complexe ne sera ni vendu ni légué par voie de succession, mais confié à un nouveau gérant choisi en fonction de ses aptitudes individuelles. Le capital-moyen de production n’aura pas de valeur marchande, il n’aura donc pas de valeur non plus aux mains d’un héritier non-actif. Le pouvoir économique autonome du capital sera employé à la fabrication de moyens de production ; il s’évanouira dès l’instant où cette fabrication est terminée. Or, le capital actuel consiste essentiellement en la rentabilité des moyens de production.

La valeur juste d’une marchandise se détermine par rapport à d’autres marchandises. Elle doit être égale à la valeur de tous les biens nécessaires pour subvenir aux besoins du fabricant pendant la période nécessaire à l’achèvement d’un nouveau spécimen de sa production, en tenant compte des personnes qu’il a à sa charge (enfants, personnes âgées ou invalides, etc.). La fixation des prix sur cette base doit s’appuyer sur une organisation économique saine. Cette organisation repose sur un réseau d’organismes orientant la production en fonction de la consommation réelle. Il ne saurait en aucun cas être question de juger la légitimité des besoins ; mais simplement il s’agit d’opérer la médiation entre la con¬sommation et la production sur la base de l’expérience pratique et de la conjoncture. Ceux qui auront des besoins qui ne peuvent être supportés par l’ensemble du circuit économique, ne pourront trouver de contre-valeur à ces besoins dans les biens qu’ils produisent.

Cette conception du circuit économique ne pourra être réalisée que par des mesures fondées sur la compétence et l’action concertée des différents organismes économiques. Dans ce domaine, toute intervention démocratique aurait des conséquences fâcheuses pour le fonctionnement pratique du système. D’autre part, il est fatal pour l’exercice de la démocratie que les intérêts économiques empiètent sur son domaine.

La distinction des trois secteurs autonomes de la vie culturelle, juridique et économique pourra régénérer l’organisme social. Loin de diviser les hommes en trois castes opposées, la tripartition épanouit la totalité de l’être humain en le faisant participer simultanément aux trois domaines qui constituent le corps social. L’autonomie de chaque domaine se traduira par exemple par la non-ingérence de toute considération économique dans les décisions concernant l’organisme juridique ou culturel. Dans l’ Etat unitaire qui confond les trois composantes de la vie sociale, un groupe économique peut imposer ses propres intérêts au droit public sous forme de lois. Ce phénomène ne saurait se produire dans l’organisme social tripartite où les intérêts économiques ne peuvent agir que sur le circuit économique et n’ont pas la possibilité de s’immiscer dans l’organisme juridique.

L’organisme fédératif global composé des délégués des trois administrations centrales empêchera avec un maximum d’efficacité tout empiétement d’un domaine de la vie sociale sur l’autre. Ces administrations et représentations centrales obéiront aux considérations techniques de leurs domaines respectifs. Elles n’admettront pas que l’économie exerce une influence in-justifiée sur la vie culturelle ou juridique, puisqu’un tel état de choses contrarierait le fonctionnement spécifique de chacun des trois domaines. Lorsqu’une influence de ce genre s’impose, elle répondra à l’intérêt général de la société tout entière, non à celui d’un groupe particulier.

Que personne, pourtant, ne nourrisse l’illusion qu’une société « idéale » puisse être réalisée par la voie des institutions. Ce qui peut être réalisé, c’est un organisme social viable et sain. Ce qui dépasse cette donnée de base est le fait des hommes, non des institutions sociales. Le but des institutions n’est pas de fonder le « bonheur », mais de réaliser les conditions vitales d’un organisme social valide. Mais au sein de ce dernier, il incombera aux hommes de trouver les impulsions nécessaires à la conduite d’une vie qui ne soit pas en désaccord avec la dignité humaine. Un organisme en bonne santé ne produit pas automatiquement le développement de la vie intérieure, qui est du ressort de l’âme ; un organisme malade empêche l’âme de s’épanouir. De même, un organisme social valide ne crée que les conditions préalables à l’épanouissement des facultés individuelles et des besoins que les hommes veulent avoir.

Taxer d’utopie et d’idéologie les directives pour un renouveau social qui se dégagent d’une analyse objective des phénomènes, et s’en remettre à l’évolution pour qu’elle apporte par elle-même ce qui doit arriver, c’est ressembler à un homme pris de malaise dans l’air confiné, mais qui se refuse à ouvrir une fenêtre pour attendre que l’atmosphère « évolue » « d’elle-même » vers la fraicheur.

Quiconque aspire sérieusement à la démocratie ne peut en concevoir d’autre fondement que l’autonomie respective de la vie culturelle et de la vie économique, actuellement rendue impossible par leur fusion avec l’Etat constitutionnel.

P.-S.

Voir aussi : Tripartition 1919. La campagne de Rudolf Steiner pour un renouveau social. Ulrich Rösch, traduction Michel Joseph. https://www.triarticulation.fr/EltsHisto/EltsHisto.html

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